Chaque année, dès le coucher du soleil, Tunis se transforme. La Médina s’illumine de lanternes, l’odeur du jasmin et des pâtisseries se mêle à celle de l’encens, et les ruelles résonnent de voix et de rythmes ancestraux. Le Ramadan n’est pas seulement un mois de jeûne et de recueillement : c’est aussi une célébration vivante de la culture musicale tunisienne. Entre traditions soufies mystiques, héritage andalou raffiné et échos africains hypnotiques, les nuits ramadanesques deviennent un véritable festival spirituel et festif. Hadhra, malouf, stambali ou simples concerts nocturnes : plongée au cœur d’un patrimoine qui unit foi, transe et joie collective.
Le malouf : l’âme andalouse des soirées tunisiennes

Au centre de cette effervescence trône le malouf, la musique classique tunisienne par excellence. Héritage direct des réfugiés andalous chassés d’Espagne au XVe siècle, il mêle poésie arabe, mélodies raffinées et influences berbères. Violons, luths (oud), cithares (qanoun), tambourins et claquements de mains alternent dans des suites (noubas) qui célèbrent l’amour, la nature et la foi.
L’institution emblématique ? L’Association de la Rachidia, fondée en 1934 au cœur de la Médina de Tunis. Véritable conservatoire de la musique arabo-andalouse, elle organise chaque soir du Ramadan les « Nuits de la Rachidia dans la Médina ». Des ensembles venus de Monastir ou de Tunis y interprètent ces pièces avec passion, attirant jeunes et anciens dans les maisons traditionnelles. Comme l’expliquait Mouhli Hedi, responsable de la Rachidia, le malouf incarne « le goût fin, beau et chaleureux de la tradition tunisienne ». À l’Eskifa Arts Centre tout proche, des trios plus intimistes (voix, piano, percussions) prolongent l’expérience jusqu’à l’aube.
Pendant le Ramadan, le malouf n’est pas seulement un spectacle : il est le rythme de la Médina qui s’éveille après l’iftar. On le retrouve dans les cafés, les places publiques et même les mariages improvisés. Il symbolise la continuité culturelle tunisienne face à la modernisation.
L’Hadhra : la transe soufie, présence divine incarnée

Plus mystique encore, l’Hadhra (littéralement « présence ») est l’un des rituels soufis les plus anciens de Tunisie. Né du sama’ (écoute spirituelle), il consiste en des cercles de dhikr où les participants chantent des poèmes louant Dieu et le Prophète jusqu’à atteindre l’extase. Voix puissantes, tambours, parfois violons ou piano dans les versions modernes, et danse tournoyante : les corps se balancent, les yeux se ferment, l’encens envahit l’air. La transe n’est pas spectacle : elle est rencontre avec le divin.
Popularisée dans les années 1990 par le metteur en scène Fadhel Jaziri qui y a ajouté chorégraphie et lumières, l’Hadhra reste ancrée dans les quartiers populaires. Le groupe Hadhrat Rjel Tounes, fondé par Taoufik Doghman, rassemble aujourd’hui médecins, ingénieurs et ouvriers qui perpétuent la tradition. « Ce n’est pas seulement de la musique, c’est un spectacle total à regarder et à ressentir », explique Doghman. Les performances enflamment les festivals (Carthage en tête) et surtout le Ramadan, où elles se multiplient dans les zawiyas (confréries soufies), les places publiques et même l’avenue Habib Bourguiba.
Le soufisme tunisien, profondément ancré depuis le Moyen Âge, trouve dans ces nuits ramadanesques son moment de gloire. Au Centre des musiques arabes et méditerranéennes (CAMM) du palais Ennejma Ezzahra à Sidi Bou Saïd, les « Nuits du Ramadan » sont entièrement dédiées aux chants soufis et aux litanies religieuses, dans un cadre architectural somptueux qui renforce l’atmosphère mystique.
Le stambali : l’Afrique subsaharienne en transe thérapeutique

Moins connu du grand public mais tout aussi puissant, le stambali (ou stambeli) apporte les couleurs et les rythmes de l’Afrique noire au cœur de la Tunisie. Introduit au XVIIIe siècle par les esclaves et migrants subsahariens (Nigeria, Tchad, Mali), ce genre est à la fois musique, culte et thérapie par la transe.
Au centre : le gumbrī (luth à trois cordes au son grave et vibrant) et les shqāshiq (crotales métalliques). Le yenna (maître du gumbrī) dirige les noubas – suites de mélodies courtes et répétitives – qui invoquent les mlouks (esprits africains) et les saints musulmans. Les participants entrent en transe (jedba) : mouvements saccadés, convulsions contrôlées, parfois marche sur des braises. Il ne s’agit pas d’exorcisme mais d’« adorcisme » : on apaise les esprits pour guérir et régénérer.
Les cérémonies se déroulent traditionnellement dans les zawiyas de la Médina, comme celle de Sidi Ali Lasmar, saint noir vénéré. La communauté noire tunisienne s’y rassemble notamment le mois précédant le Ramadan et lors du Mouloud. Des concerts publics, comme « Zambala » au Club culturel de Tunis, ont popularisé le genre ces dernières années, rappelant aux jeunes l’héritage africain et l’histoire de l’esclavage. Des musiciens innovent en y ajoutant des instruments occidentaux pour séduire un public plus large.
Concerts nocturnes : la fête à ciel ouvert

Au-delà des rituels, le Ramadan tunisien est une explosion de concerts ouverts à tous. Dans la Médina, sur les places, dans les cafés et les théâtres, la programmation est dense : malouf classique, chants soufis, stambali rythmé, parfois gnawa marocain en invité. Le palais Ennejma Ezzahra, la Rachidia, l’Eskifa ou encore les scènes éphémères de la Médina accueillent des artistes de tout le pays.
L’atmosphère est unique : après l’iftar familial, les Tunisiens déambulent, s’arrêtent pour un thé à la menthe ou un narguilé, et se laissent porter par la musique. « Cette musique ramène les bons souvenirs, l’esprit du Ramadan, c’est notre patrimoine », confie un habitué. La jeunesse redécouvre ces traditions, tandis que les anciens y voient le lien vivant avec leurs ancêtres.
Un patrimoine vivant et résilient
Aujourd’hui, malgré les défis de la modernité et de la sécularisation, ces traditions résistent et se réinventent. Festivals, associations et initiatives culturelles (comme les soirées « Saha Chribtek » ou les tournées ramadanesques) assurent la transmission. Le malouf et l’Hadhra sont classés au patrimoine immatériel, le stambali gagne en visibilité internationale.
Le Ramadan musical tunisien n’est pas qu’un divertissement : il est prière en mouvement, mémoire collective, guérison de l’âme et du corps. Dans la douceur des nuits printanières, entre un chant soufi qui élève l’esprit, un malouf qui fait vibrer le cœur et un stambali qui réveille les ancêtres africains, la Tunisie révèle sa richesse culturelle la plus profonde. Une invitation à venir écouter, danser… et peut-être entrer en transe.
SBS
