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Art contemporain : la Tunisie entre création locale et ouverture internationale

Date de publication : 15/03/2026

La scène artistique tunisienne vit une période paradoxale : reconnue à l'étranger, fragilisée à domicile. Portrait d'un écosystème créatif qui refuse de se taire.

Carrefour de civilisations depuis l'Antiquité, la Tunisie porte en elle une mémoire artistique dense, mosaïques romaines, motifs berbères, héritage arabo-andalou. C'est sur cette diversité que les artistes plasticiens tunisiens s'appuient aujourd'hui pour réinventer l'art contemporain. Mais au-delà du patrimoine, c'est bien une scène vivante, en mouvement et parfois en tension, qui s'impose progressivement sur la carte mondiale de la création.


2011, une rupture fondatrice

La révolution de 2011 marque un avant et un après. Depuis cette date, de nombreux artistes plasticiens et peintres tunisiens ont intégré dans leurs œuvres des thématiques sociales et politiques : l'identité, la migration, la quête de liberté. L'espace public devient terrain d'expérimentation. Les pratiques s'élargissent. La création sort des galeries pour investir les rues, les médinas, les murs.

Mais cette liberté retrouvée s'accompagne d'une pression inattendue. Des artistes tunisiens témoignent de leur agacement face à la demande de la scène internationale pour des œuvres politiques engagées : des projets venus de l'étranger demandaient aux artistes d'illustrer la révolution, indépendamment de leur démarche artistique, indépendamment de leur expérience. Un artiste résume la situation en la comparant à celle de ses confrères palestiniens : dès lors qu'on s'éloigne du sujet politique attendu, l'attention internationale se détourne.


Des voix qui comptent : le paysage des artistes tunisiens

La scène tunisienne se distingue aujourd'hui par la diversité de ses profils et de ses médiums.

En Tunisie, plusieurs figures s'imposent.

Mohamed Ben Soltane est une figure centrale de la scène artistique émergente. Artiste et commissaire, il dirige le B'chira Art Centre, l'une des plateformes clés pour les artistes contemporains. Son propre travail, photographique puis bande dessinée, est empreint d'un commentaire acerbe sur la vie en Tunisie moderne.

Thameur Mejri, né à Tunis en 1982 et diplômé de l'Institut des Beaux-Arts, où il enseigne, a été exposé à la Biennale du Caire, à Dakar et au N'Namdi Center for Contemporary Art à Detroit.

L'artiste Slimen Elkamel, né en 1983, a fait ses études à l'Institut Supérieur des Beaux-Arts de Tunis. Son art est nourri du récit populaire et de l'imaginaire rural.

Du côté des pratiques numériques et expérimentales, Achref Guesmi, connu sous le nom de Couz, mêle photographie et vidéographie pour créer des expériences immersives de projection vidéo.

Bachir Tayachi est un artiste visuel et photographe queer qui transforme ses traumatismes personnels en récits visuels, questionnant la complexité de l'identité et du rapport au corps, un travail publié dans Vogue et dans plusieurs magazines internationaux.

Dans le domaine du street art, Hosni Hertelli, enfant de la médina de Tunis, déconstruit l'alphabet arabe pour interroger la place du langage dans nos sociétés contemporaines.

Mohamed Amine Hamouda, originaire de Gabès, crée ses propres pigments, teintures, fibres et papiers à partir de l'écosystème des oasis menacé de disparaître.

Dans la diaspora, la Tunisie rayonne tout autant.

Ismail Bahri, né en 1978 d'un père tunisien et d'une mère suisse, partage son temps entre Paris, Lyon et Tunis. Il fusionne dessin, installations, vidéo et photographie pour explorer le thème de la fragilité et de l'éphémère, et a exposé au Centre Pompidou, à la Johannesburg Art Gallery et au British Film Institute.

Nidhal Chamekh, travaille entre Tunis et Paris. Son œuvre se situe au croisement du biographique et du politique, de l'événement et de l'archive. En 2021-2022, il est résident à la Villa Médicis, Académie de France à Rome.

Mouna Karray, née à Sfax en 1970, a étudié à Tunis et à Tokyo. Elle travaille avec photographies, installations vidéo et sonores autour des questions d'identité, de mémoire et de frontières mentales.


Dream City : quand la médina devient scène

Symbole fort de cette effervescence, la biennale Dream City s'est imposée comme l'un des rendez-vous les plus structurants de l'art contemporain en Afrique du Nord. Depuis 2007, elle ensemence, tous les deux ans pendant dix jours, la ville de Tunis avec des œuvres multidisciplinaires issues d'un long temps de création en dialogue avec la ville, ses habitant·es et ses enjeux.

En octobre 2025, la 10ème édition a franchi un cap symbolique. Sous le titre Fragments d'un monde inachevé : penser malgré l'apocalypse lente, Dream City a invité le public à parcourir les rues, entrer dans des cours cachées et s'engager avec des expressions artistiques venues de Tunisie, de la région SWANA, d'Afrique et d'Europe. Résultat de deux années de travail menées par l'association L'Art Rue, le festival transforme les ruelles, maisons et places de la vieille ville en scènes ouvertes pour la création contemporaine. Un modèle rare, qui fait de la médina non pas un décor mais un interlocuteur à part entière.


Jaou Tunis et la Fondation Kamel Lazaar : une vision à long terme

Fondée par la Fondation Kamel Lazaar en 2013, Jaou Tunis est une biennale d'art contemporain qui favorise le dialogue, la solidarité transnationale et la réflexion critique, en remettant en question les récits établis. Pendant un mois, Tunis devient un hub culturel où expositions, performances et discussions réunissent des voix locales et internationales.

La Fondation pilote également Tilal Utique, un sanctuaire de création sur trente-deux hectares d'oliviers, conçu avec l'architecte Francis Kéré, où résidences artistiques et espaces de recherche conjuguent arts, écologie et hospitalité. Tilal Utique a notamment accueilli les résidences du programme Elyssa en 2025.


Des galeries qui ouvrent sur le monde

L'infrastructure galériste tunisienne est modeste, mais certains acteurs ont su se positionner à l'échelle internationale. Créée en 2013 à Tunis, la Galerie Selma Feriani représente des artistes de la région MENA et du monde entier, avec une présence à Tunis et à Londres. La galerie participe aux foires internationales majeures, Art Basel, Art Dubai, Paris Photo, Drawing Now et 1:54 à Londres, pour faire rayonner ses artistes.

La Boîte, fondée en 2007 par la collectionneuse Fatma Kilani, est une structure dédiée au soutien, à la diffusion et à la médiation de l'art contemporain en Tunisie. Fatma Kilani est aussi co-fondatrice du festival Gabès Cinéma Fen, dédié à l'image en mouvement, au cinéma et à la réalité virtuelle.

Parmi les autres espaces actifs, on compte la Galerie El Marsa, la Galerie Kalyste, la Galerie Ghaya A. Gorgi, la Galerie TGM, Eskiffa Arts, Dar El Founoun au Belvédère, le B'chira Art Centre (dirigé par Mohamed Ben Soltane) ou encore le 32bis, nouveau centre d'art contemporain à Tunis dirigé par Camille Lévy.


Elyssa et les initiatives de soutien à la création

Face à la fragilité institutionnelle, plusieurs programmes privés et coopératifs viennent combler le vide.

Le plus structurant de ces dernières années est sans doute le projet Elyssa. Lancé officiellement en octobre 2024 à l'Institut Français de Tunis (IFT), Elyssa est un fonds d'aide à la création soutenu par le Fonds Équipe France, pensé pour accompagner les artistes résidant en Tunisie dans les domaines des arts visuels et des musiques, des émergents aux confirmés. Conçu comme un tremplin, le programme accompagne les artistes depuis la conception de leurs projets jusqu'à la réalisation de leurs initiatives, en combinant résidences artistiques, mentorat, formations et bourses de production.

Sur 18 mois (2024-2026), Elyssa a soutenu 32 artistes lauréats, 20 en arts visuels, 12 en musique, sélectionnés parmi 360 candidatures, avec plus de 30 mentors tunisiens, français et internationaux mobilisés. Parmi les artistes visuels accompagnés : Safa Attyaoui, Mariam Ayadi, Kaïs Dhifi, Bachir Tayachi, Bader Klidi, Zeineb Kaabi, Achref Guesmi (Couz), ou encore Olfa Trabelsi. L'exposition finale Parcours I مسارات, tenue en septembre-octobre 2025 entre la galerie de l'IFT et le Palais Kheireddine en médina, a réuni 1 300 visiteurs. La clôture officielle du programme s'est tenue en janvier 2026 au Palais Ahmed Bey à La Marsa, marquant l'aboutissement de dix-huit mois d'accompagnement artistique, professionnel et humain.

Dans le même esprit, l'exposition Hirafen a invité 19 artistes tunisiens et internationaux à collaborer avec des artisans spécialisés dans les métiers du fil et de la fibre, sous le commissariat de Ludovic Delalande et Nadia Jelassi, dans le cadre du projet Talan L'Expo. Un exemple de ce que peut produire la rencontre entre art contemporain et savoir-faire local.


Des artistes qui voyagent loin

Sur le plan individuel, les artistes tunisiens accumulent les présences dans des événements de premier plan. À la Biennale Dak'Art 2024, trois Tunisiens ont été sélectionnés parmi 58 artistes issus d'Afrique et de la diaspora : le vidéaste-photographe Youness Ben Simane, l'artiste plasticien Slimen Elkamel, et l'artiste protéiforme Faten Rouissi.

Le parcours de Faten Rouissi illustre à lui seul cette capacité à exister sur plusieurs scènes à la fois. Ses œuvres figurent dans des collections internationales prestigieuses, notamment au Badisches Landesmuseum de Karlsruhe et à l'Institut du Monde Arabe à Paris. Elle est aussi la première artiste à avoir exposé dans les grandes salles du Musée du Bardo.

Youness Ben Slimane a étudié à l'ENAU de Tunis avant d'intégrer Le Fresnoy, Studio national des arts contemporains. Son premier court-métrage a été sélectionné au Festival de Locarno et a remporté le Tanit d'Or aux JCC.


Djerba, laboratoire à ciel ouvert

Au-delà de Tunis, Djerba s'est affirmée comme un autre pôle de création contemporaine. Le festival See Djerba, né du succès d'Interférence à Tunis en 2016, incarne la volonté d'un collectif de s'éloigner de la dynamique urbaine de la capitale pour explorer la tranquillité insulaire et de nouvelles dimensions de l'art en résonance avec le patrimoine culturel local. Lors de l'édition 2024, 28 artistes nationaux et internationaux ont participé à 11 projections, 2 installations et 3 performances réparties sur 6 sites de l'île.


Une reconnaissance extérieure, une fragilité intérieure

C'est là que réside le paradoxe fondamental de la scène tunisienne. Les artistes tunisiens continuent de rayonner à l'international : résidences, tournées, expositions, sélections dans des festivals et biennales à l'étranger confirment que la création tunisienne demeure vivante, crédible et désirable hors de ses frontières. Mais cette reconnaissance extérieure contraste avec la fragilité locale.

En 2025, deux festivals d'État ont disparu sans explication officielle, sans annonce, sans bilan : Carthage Dance et les Journées musicales de Carthage. Deux plateformes majeures pour la danse contemporaine et la création musicale, effacées dans un silence troublant. Leur disparition pose une question de fond : comment construire une scène durable sans soutien institutionnel stable ?


Ce que dit l'art tunisien sur son époque

Au fond, la scène artistique tunisienne dit quelque chose de plus large sur les sociétés du Sud global : elle crée malgré les contraintes, exporte malgré les manques, et résiste à la réduction identitaire que lui impose parfois le regard international. Les initiatives privées, Elyssa, Jaou Tunis, Dream City, Tilal Utique, La Boîte, suppléent là où l'État se retire. Et c'est une communauté d'artistes, de galeristes, de commissaires et d'opérateurs culturels qui maintient cette scène debout.

2025 n'aura pas été une année de grandes réalisations institutionnelles, mais une année de résistance créative. Une année où les artistes ont continué à créer, malgré tout. Et c'est peut-être cela, le vrai marqueur d'une scène qui compte.


Photo de couverture : B7L9 Art Centre


SBS