Première du Maghreb, parmi les plus touchées du monde arabe, la Tunisie gaspille en masse et le sait. Des chiffres alarmants, un vide juridique qui persiste, mais aussi une génération d'innovateurs qui refuse de subir. État des lieux d'un problème systémique qui commence, enfin, à faire bouger les lignes.
172 kg par personne. Par an.
C'est le chiffre qui résume tout. Selon les données de l'Institut national de la consommation (INC), chaque Tunisien jette en moyenne 172 kg de nourriture par année, soit près de 2 millions de tonnes à l'échelle nationale. Un volume qui place la Tunisie en tête du Maghreb et en deuxième position dans le monde arabe, juste derrière l'Égypte. À titre de comparaison, la moyenne mondiale estimée par le Programme des Nations Unies pour l'environnement (PNUE) en 2022 est de 132 kg par habitant. Le Maroc, lui, est à 113 kg.
Ce n'est pas une question de mauvaise volonté. C'est systémique. Les foyers tunisiens gaspillent en moyenne 5 % de leur budget alimentaire, ce qui représentait 910 millions de dinars en 2021, rien que pour les ménages, hors restaurants, supermarchés et chaînes de distribution. Ce chiffre, qualifié d'« estimation minimale » par les experts de l'INC, cache donc une réalité bien plus lourde.

Les aliments les plus gaspillés ? Le pain en tête (16 % des volumes consommés perdus), suivi des produits céréaliers (10 %). Viennent ensuite les légumes, les fruits et les produits laitiers.
Le paradoxe du pain : subventionné par l'État, jeté par millions
Le pain est le symbole le plus parlant de ce gâchis national. Accessible à tous grâce aux subventions de l'État, produit à partir de blé importé à 95 % de l'étranger, il est aussi l'aliment le plus jeté du pays.
Les chiffres donnent le vertige : environ 900 000 miches sont jetées chaque jour en Tunisie, soit 113 000 tonnes par an, pour une perte estimée à 100 millions de dinars annuellement, en valeur subventionnée. Autrement dit, l'argent public finance de la nourriture qui finit directement à la poubelle.
La situation empire lors du ramadan. Période de fête et de partage, elle est aussi celle de l'excès : on estime que près de 46 % du pain acheté durant ce mois est jeté, pour un coût annuel d'environ 105 millions de dinars. Alors que les Tunisiens achètent plus, ils jettent aussi plus, une dynamique culturelle et sociale qui n'est pas propre à la Tunisie, mais qui y prend une ampleur particulière.

Ce paradoxe, importer massivement du blé pour fabriquer du pain qu'on gaspille ensuite en masse, est d'autant plus criant dans un contexte d'inflation alimentaire, de pression sur les réserves de change et de dépendance structurelle aux marchés céréaliers mondiaux.
Ce que ça coûte vraiment
Au niveau des ménages, perdre 5 % de ses courses alimentaires, c'est perdre des centaines de dinars par an sans aucune raison économique. Mais le coût réel du gaspillage va bien au-delà du foyer.
Il y a d'abord le coût des subventions publiques : chaque miche jetée représente une dépense d'État non récupérée. Chaque tonne de blé importée pour produire de la nourriture perdue alourdit la facture des importations et pèse sur la balance commerciale, dans un pays qui consacre une part significative de son budget à subventionner les produits de base.
Il y a ensuite le coût invisible : en période de pénurie ou de forte demande (avant l'Aïd, durant le Ramadan), le gaspillage massif amplifie la pression sur les prix et réduit le pouvoir d'achat des ménages les plus modestes. Gaspiller, c'est aussi, indirectement, appauvrir ceux qui n't ont pas les moyens d'absorber la hausse des prix qui en découle.
Enfin, il y a le coût environnemental, souvent sous-estimé : les déchets alimentaires contribuent aux émissions de gaz à effet de serre, mobilisent de l'eau et de l'énergie pour rien, et surchargent les systèmes de gestion des déchets urbains déjà sous tension.

Ce que l'État fait, et ce qu'il ne fait pas encore
La prise de conscience est réelle. En 2025, le ministère du Commerce a lancé l'élaboration d'une Stratégie nationale de lutte contre le gaspillage alimentaire, portée par l'INC en concertation avec les ministères de l'Agriculture, de l'Industrie, de l'Environnement, la FAO et la société civile. Cette stratégie vise à mobiliser tous les acteurs, ménages, industriels, hôteliers, restaurateurs, distributeurs et écoles, et à créer un cadre réglementaire spécifique.
En mai 2025, un accord a été signé entre la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC) et la FAO, dans le cadre d'un projet de 350 000 dollars ciblant des actions pilotes à Tunis et La Goulette : sensibilisation, formation, soutien aux startups. La municipalité de Tunis, de son côté, a organisé en juin 2025 un hackathon « Zéro Gachi Challenge » pour inviter les 18-35 ans à innover contre les pertes et invendus.
Dernière initiative en date : en juillet 2025, la FAO et la municipalité de Tunis ont inauguré une Académie municipale de développement durable et de bioéconomie, unique en Tunisie, pour former les élus et agents locaux aux enjeux de sécurité alimentaire, de compostage et d'économie circulaire.
Mais voilà le nœud du problème : aucune loi anti-gaspillage n'a encore été votée en Tunisie. Aucune obligation légale n'impose aujourd'hui à un supermarché ou à un restaurant de donner ses invendus plutôt que de les jeter. Les stratégies annoncées restent des cadres volontaires, et les efforts manquent de coordination globale.
La comparaison avec la France est souvent citée. La loi Garot, adoptée en 2016, interdit aux grandes surfaces de jeter leurs invendus consommables et les oblige à les donner à des associations caritatives. Industries agroalimentaires et restauration collective sont soumises aux mêmes règles. Une dizaine d'années plus tard, son impact est mesuré, documenté, et continue d'inspirer d'autres pays européens. La Tunisie, elle, en est encore aux stratégies et aux conférences de presse.

Les startups qui, elles, n'attendent pas
En l'absence d'un cadre légal contraignant, c'est l'initiative privée et associative qui avance le plus vite. Et elle avance.
Foodealz a été lancée en 2019 sur le modèle de l'application Too Good To Go. Elle permet aux fast-foods, cafés, épiceries et boulangeries de proposer leurs invendus à prix réduit directement via une application mobile. Fin 2020, elle comptait déjà une trentaine de partenaires commerciaux et environ 5 000 utilisateurs actifs, avec un objectif d'expansion dans d'autres villes tunisiennes.

Comporoll, fondée par Ghalia Dammek, propose des solutions de tri et de compostage des déchets organiques pour les ménages, hôtels, aéroports, hypermarchés et le secteur agricole. Sa fondatrice a remporté le prix « Femmes Entrepreneures Tunisie 2024 » dans la catégorie Social Durable, une reconnaissance qui dit beaucoup sur la place que prend l'économie circulaire dans l'écosystème entrepreneurial tunisien.

Bioheat, fondée en 2022 par l'ingénieur Yassine Khelifi, adopte une approche différente : récupérer les résidus de presse des olives, un déchet agricole abondant en Tunisie, pour en fabriquer des briquettes combustibles longue durée. Ces « charbons verts » sont vendus à des restaurants et auberges, réduisant leur consommation de bois de chauffage et valorisant un sous-produit qui partait à la poubelle.

Du côté solidaire, la Banque Alimentaire Durable, fondée en 2020 en coopération avec le ministère des Affaires sociales, distribue des bons d'achat alimentaires numériques à des familles en difficulté via une application mobile. Une réponse digitale à la fois à l'insécurité alimentaire et au gaspillage, avec un lien direct entre surplus et besoins.
Associations, ONG et institutions : qui est dans la partie ?
Au-delà des startups, plusieurs acteurs se mobilisent sur le terrain. L'association Racines & Développement Durable (RDD) organise des dialogues citoyens autour de l'alimentation et de l'économie bleue. L'ATDA (Association tunisienne du droit à l'alimentation) milite pour la sécurité alimentaire et la justice nutritionnelle. Des ONG comme le Secours Populaire ou Caritas collectent ponctuellement des surplus alimentaires pour les redistribuer aux plus démunis.
Sur le plan institutionnel, l'INC est le chef de file de la stratégie nationale. L'ONAS mène des actions de compostage avec certaines communes. La FAO Tunisie est un partenaire majeur, à la fois financier et technique. Et depuis la BEI jusqu'à l'ONU, plusieurs organisations internationales investissent dans la modernisation des infrastructures de stockage céréalier et la formation des acteurs locaux.
Et maintenant ?
Le tableau est contrasté. D'un côté, des chiffres qui ne trompent pas et une urgence économique, sociale et environnementale réelle. De l'autre, une mobilisation croissante, entrepreneurs, associations, municipalités, institutions internationales, qui prouve que le sujet est pris au sérieux.
Ce qui manque encore, c'est le passage à l'acte législatif. Une loi qui oblige, qui encadre, qui donne une direction claire à tous les acteurs. Sans ça, les stratégies resteront des intentions et les initiatives, aussi méritoires soient-elles, des îlots isolés dans un océan de gâchis.
