Tech & Innovation

900 startups labellisées : la Tunisie, hub tech incontournable d'Afrique du Nord

Date de publication : 10/04/2026

En moins de huit ans, la loi Startup Act a hissé la Tunisie au rang de référence numérique du Maghreb. Avec plus de 950 startups labellisées, des exits à plusieurs centaines de millions de dollars et un écosystème de 60 incubateurs, le pays confirme ses ambitions continentales.


Du Startup Act aux piliers de « Startup Tunisia »

La loi Startup Act (n°2018-20, promulguée le 17 avril 2018) a codifié un « label de mérite » et de nombreux avantages pour les entreprises innovantes tunisiennes. Inscrite dans les Plans nationaux « Tunisie Digitale » (2016-2021 puis 2021-2025), elle visait à faire de la Tunisie une « métropole de startups » en Méditerranée.

Le programme Startup Tunisia repose sur trois piliers : le Startup Act (2018), cadre juridique offrant facilités de création, compte en devises, exonérations fiscales et agréments à l'export ; Startup Invest, volet public/privé pour structurer le capital-risque national via le Fonds de fonds ANAVA (environ 100 M€ cible, géré par Smart Capital) ; et Startup Empower, schéma d'appui pour financer startups et structures de l'écosystème.

La mise en œuvre a été confiée à Smart Capital, qui organise depuis avril 2019 des sessions mensuelles de labellisation. Malgré la pandémie, le processus n'a pas faibli : 248 labels délivrés jusqu'en 2019, 801 fin 2022, puis 952 fin 2023. En juillet 2024, 42 nouvelles startups étaient encore labellisées en un seul trimestre. L'objectif légal initial, 1 000 labels, 10 000 emplois et 1 milliard de dinars de chiffre d'affaires cumulé à l'horizon 2024, n'a pas été pleinement atteint, mais le cap des 950 labels actifs a bel et bien été franchi.


Chiffres clés : une trajectoire en accélération

Les montants levés par les startups labellisées ont explosé : 65 millions de dinars en 2021, puis 368,7 millions de dinars (41 opérations) en 2022. L'écosystème s'appuie désormais sur plus de 60 incubateurs et accélérateurs et 90 espaces de coworking répartis à travers le pays, tandis que le potentiel d'exportation technologique s'élève à des centaines de millions de dinars par an. Côté emploi, quelque 4 500 postes avaient été créés fin 202, en deçà des 10 000 visés, mais la dynamique reste soutenue.

Le fonds ANAVA a approuvé sa participation dans 6 des 13 fonds sous-jacents prévus et a soutenu des opérations majeures, dont les acquisitions emblématiques d'InstaDeep et d'Expensya par des groupes étrangers. Une étude Startup Genome cite quant à elle 1 165 startups labellisées au total (cumul historique), tandis que les données officielles récentes tournent autour de 950, déduction faite des labels révoqués.


Acteurs-clés : un écosystème structuré

Le pilier juridique est assuré par le ministère des Technologies de la Communication et son entité de promotion Smart Capital. Les autres agences publiques, TIA, APII, DGI, complètent le dispositif. La BFPME s'est récemment engagée, signant en juin 2025 un partenariat stratégique pour faciliter l'accès au financement des projets innovants. La Caisse des Dépôts (CDC) participe via ses instruments « Ammes » et « TunisiaTech ».

Du côté privé, un vaste réseau d'incubateurs couvre le territoire : WikiStartup, les Technopoles de Tunis, Sousse et Bizerte, Flat6Labs (Tunis/Sfax), Founder Institute, B@Labs (BIAT) et de nombreuses pépinières universitaires. Les espaces de coworking Cogite et Dot incarnent le dynamisme du réseautage tunisois. Côté financement, plusieurs fonds coexistent : ANAVA/Smart Capital, 216 Capital (deeptech), Azur Innovation, AfricInvest-CAIF, Mozaic Capital, DEG/TAF (UE). Plus de 25 % des montants levés proviennent de capitaux étrangers (MENA/Europe) et 15 à 20 % de business angels locaux (réseaux Carthage BA, Tunis BA) ou de plateformes de crowdfunding régulées.


Success-stories : quand la Tunisie s'impose sur la carte mondiale

Instadeep

Fondée à Tunis en 2014, cette startup a cédé l'intégralité de son capital à BioNTech début 2023 pour 682 millions de dollars, l'une des plus grandes acquisitions jamais issues du continent africain. Elle confirme le potentiel mondial de l'intelligence artificielle tunisienne.

Expensya

Plateforme de gestion de notes de frais créée à Tunis en 2014, levées importantes dont une série A à 5 millions de dollars, puis acquise en 2023 par le fonds suédois Medius pour plus de 100 millions de dollars. Les fondateurs ont versé plus de 10 millions de dollars à leurs employés lors de la sortie, un signal fort envoyé à toute la communauté des fondateurs tunisiens.

GoMyCode

École en ligne fondée en 2017, présente dans 8 pays et forte d'un Série A de 8 millions de dollars en 2022. Elle forme chaque année plus de 20 000 apprenants en informatique et s'impose comme un modèle d'expansion pan-africaine.

Cure Bionics

Née à Sousse en 2017, cette startup développe une main bionique 3D imprimée et pilotée par intelligence artificielle, destinée aux personnes amputées à un coût accessible et alimentée à l'énergie solaire. Récompensée par le Forum Forbes 30 Under 30 en 2020, elle incarne la créativité tunisienne dans le secteur de la santé.

Dabchy

Place de marché de mode d'occasion, forte d'1,3 million d'utilisateurs, elle a bouclé un tour pré-série A à sept chiffres en dollars début 2025 (leadé par Janngo Capital) et s'exporte en Égypte, illustrant l'appétit croissant pour le « thrifting » au Maghreb.

RYBSEN

RYBSEN est une entreprise pionnière dans le domaine du traitement et du recyclage de l’eau industrielle. Notre mission est de protéger l’environnement en réduisant l’impact des rejets chimiques et en minimisant la consommation d’eau dans les processus industriels.

Chitelix

CHITELIX transforme les sous-produits de la mer en chitosane, un biopolymère performant aux applications variées dans l’agriculture, l’industrie et les solutions environnementales.

Grâce à une approche scientifique et circulaire, elle valorise des ressources sous-exploitées pour créer des innovations durables et évolutives.

Grow It Yourself

GIY est une startup tunisienne qui fabrique, installe et assure la maintenance de systèmes hydroponiques sur mesure dans le cadre de projets agricoles à grande échelle ou de projets de potagers urbains.

Pionnière dans le domaine de l’hydroponie et l’agriculture urbaine en Tunisie, elle met à la disposition des porteurs de projets, sa technologie et son savoir-faire pour les accompagner et assurer la pérennité et la rentabilité de leurs exploitations.


Forces et faiblesses

La Tunisie dispose d'un vivier de talents exceptionnel : plus de 30 000 diplômés en ingénierie et informatique chaque année, à des coûts salariaux compétitifs. Le pays est francophone et anglophone, à seulement 3 heures de vol de Paris ou de Rome, avec une diaspora entrepreneuriale dynamique. La gouvernance est stable, l'État a affiché un engagement politique fort, et la culture entrepreneuriale s'est diffusée jusque dans les universités, où des cours d'entrepreneuriat sont désormais obligatoires. Les réussites d'Expensya et d'InstaDeep renforcent la visibilité internationale et attirent capitaux et compétences étrangères.

Plusieurs défis subsistent néanmoins. Le marché intérieur est étroit (12 millions d'habitants) et peu d'entreprises locales matures peuvent jouer le rôle de premiers clients. Un « valley of death » s'observe entre amorçage et croissance : les tickets intermédiaires (500 000 DT à 2 millions DT) manquent cruellement. Les restrictions de change demeurent un obstacle majeur : tout investissement en devises doit être autorisé par la Banque centrale, retardant les financements étrangers. Une réforme du Code des changes est jugée impérative par l'ensemble des acteurs. Par ailleurs, le suivi post-label reste insuffisant : obtenir le label Startup Act ne garantit pas la pérennité du projet.


Comparaisons régionales : entre émulation et concurrence

Dans la région MENA, la Tunisie se distingue comme un pôle nord-africain de premier plan, mais la concurrence s'intensifie. Le Maroc dispose depuis 2020 de son propre Startup Act, et Casablanca jouit d'un environnement réglementaire souvent jugé plus flexible, notamment sur la fiscalité et les changes. L'Algérie reste encore en phase d'émergence, freinée par la bureaucratie et un marché fermé. L'Égypte, avec ses 100 millions d'habitants, constitue de loin le marché le plus vaste de la région : ses licornes (Swvl, Fawry) et son climat pro-business libéral en font un rival sérieux, même si les crises monétaires de fin 2022 ont temporairement ralenti son élan.

Le baromètre Startup Genome 2022 plaçait la Tunisie dans le top 10 MENA, juste derrière l'Égypte et le Maroc. Son principal atout comparatif demeure géographique : une position charnière entre l'Europe et le Maghreb occidental, avec accès à un bassin potentiel de 500 millions de consommateurs. Le défi reste d'aligner les réformes économiques sur les meilleures pratiques régionales pour capter davantage de capitaux.


Recommandations : vers un Startup Act 2.0

Le Startup Act a indéniablement dynamisé le secteur privé innovant et est salué comme un modèle pour l'Afrique par le Startup Genome, l'ONU et la Banque mondiale. Des études témoignent de l'impact : 66 millions de dinars de chiffre d'affaires cumulé dès 2019, des milliers d'emplois créés, des centaines de millions de dinars de richesse additionnelle générée. Mais la « version 1.0 » doit évoluer.

La réforme du cadre financier s'impose en priorité : simplifier les transferts transfrontaliers et refondre le Code des changes pour lever l'obstacle à l'investissement étranger. Il faut en parallèle consolider les capitaux domestiques en développant le capital-risque intermédiaire via des fonds de co-investissement public-privé, BFPME et futur TIA en tête. L'accompagnement post-label devra être renforcé pour éviter l'érosion des projets, et l'internationalisation soutenue par des programmes de mise en relation avec les marchés européens et nord-américains.

Au plan territorial, il est urgent d'étendre les mesures au-delà de Tunis vers les régions intérieures, où réside l'essentiel de la population, afin de réduire les disparités. Enfin, aligner la législation tech sur les meilleures pratiques régionales, visa pour travailleurs tech, propriété intellectuelle, protection des données, permettrait d'attirer davantage de talents et de capitaux étrangers, comme l'expérience marocaine et égyptienne le démontre.

La Tunisie est sur la trajectoire d'un hub tech solide en Afrique du Nord. Les bases sont prometteuses, les succès naissants servent de tremplin. Avec plus de ressources allouées aux entrepreneurs et un climat réglementaire plus compétitif, la Tunisie pourrait rapidement transformer ses startups ambitieuses en scaleups globales, et confirmer ainsi sa position de plaque tournante technologique régionale.

SBS

La photo de couverture est générée par l’IA.