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Les métiers d'avenir pour les cinq prochaines années : ce que les chiffres disent vraiment

Date de publication : 13/06/2026


24,2 % des diplômés tunisiens du supérieur sont au chômage. Pendant ce temps, certains secteurs peinent à recruter et surpaient les profils qu'ils trouvent. Le problème n'est pas le manque de travail. C'est l'écart entre ce qu'on étudie et ce que le marché réclame. Ce dossier documente, chiffres à l'appui, les cinq domaines qui vont recruter en Tunisie et dans la région d'ici 2030.

Un marché mondial en mutation, une Tunisie à la croisée des chemins

Le Forum économique mondial est formel. Son rapport Future of Jobs 2025, fondé sur les réponses de plus de 1 000 employeurs dans 27 industries et 55 marchés économiques, projette la création de 170 millions de nouveaux postes d'ici 2030, contre 92 millions appelés à disparaître. Un gain net de 78 millions d'emplois. Mais ce ne sont pas les mêmes emplois que ceux qui s'effacent. Et ils n'appellent pas les mêmes compétences.

Les cinq grandes forces à l'œuvre sont documentées : révolution technologique portée par l'IA et l'automatisation, transition verte, fragmentation géoéconomique, pressions économiques liées à l'inflation, et changements démographiques. Selon le WEF, 44 % des compétences requises sur le lieu de travail sont appelées à changer d'ici 2030. Et déjà, 63 % des employeurs citent le déficit de compétences comme leur principal obstacle.

La Tunisie n'est pas spectateur de cette transformation. Elle en est un terrain. Le chômage global recule légèrement, 15 % au premier trimestre 2026 selon l'INS, contre 15,2 % fin 2025, mais derrière ce chiffre, la fracture entre les diplômés et le marché s'aggrave. Le taux de chômage des diplômés du supérieur a atteint 24,2 % au T1 2026, contre 22,5 % au trimestre précédent. Une femme diplômée a 32 % de chances d'être au chômage, contre 14,2 % pour un homme ayant le même niveau de formation. Ce n'est pas un problème de compétences. C'est un problème d'orientation et de discrimination structurelle.

Chiffres clés — Marché de l'emploi Tunisie, T1 2026 (INS)

Taux de chômage global : 15 %  :  INS, mai 2026

Chômage des diplômés du supérieur : 24,2 %  : +1,7 pt vs T4 2025

Chômage des jeunes 15-24 ans : 37,5 %  :  quasi-inertie depuis 2022

Chômage des femmes diplômées : 32 %  :   vs 14,2 % pour les hommes

Personnes en emploi : 3,626 millions  :  +16 500 postes en un trimestre

Projection WEF 2025-2030 : 78 millions de nouveaux emplois nets  : à l'échelle mondiale

Intelligence artificielle et data science

Le secteur mondial le plus dynamique

Le rapport WEF classe les spécialistes en IA et apprentissage automatique comme la profession à la croissance la plus rapide, avec une hausse prévue de 30 % d'ici 2027. Plus de 77 % des employeurs prévoient d'investir dans des compétences IA pour leurs équipes dans les deux prochaines années. Parallèlement, 41 % envisagent de réduire leurs effectifs là où l'automatisation rend des postes répétitifs obsolètes.

En Tunisie : une demande réelle, une offre insuffisante

Les offres d'emploi en data science, IA et MLOps se multiplient sur les plateformes tunisiennes. Des entreprises comme Smartpoint (certifiée ISO 27001, implantée à Tunis, Paris et Casablanca), Hyperflow (spécialisée en automatisation pour le marché européen) ou Smart Conseil (Technopole El Gazala) recrutent activement des ingénieurs IA, data engineers et data scientists. Les missions couvrent la conception de modèles de machine learning, l'analyse de grandes masses de données et l'intégration d'algorithmes dans des solutions existantes.

Selon Kapitalis, d'ici 2030, près de 20 % des emplois tunisiens vont évoluer sous l'effet de l'IA. Les secteurs concernés en priorité : les services, l'industrie, l'éducation, la santé et la banque. Le chômage des jeunes dépasse 30 %, mais les profils tech formés en IA et data bénéficient d'une situation inversée, pénurie de candidats, hausse rapide des salaires.

Formations et trajectoires

L'Université Paris Dauphine de Tunis forme des ingénieurs en Big Data et IA. Les écoles d'ingénieurs tunisiennes (ENSI, ESPRIT, SUP'COM) disposent de filières spécialisées. La trajectoire professionnelle post-formation peut mener vers des postes d'expert en IA, de chef de projet data ou de fondateur de startup. Les salaires progressent de 8 à 15 % par an dans ce secteur, selon les données Tanitjobs 2026.

Énergies renouvelables et transition écologique

L'urgence nationale tunisienne

La Tunisie affiche un taux de dépendance énergétique d'environ 60 %, avec plus de 90 % de son électricité produite à partir de combustibles fossiles. Face à cette vulnérabilité, la stratégie nationale vise 35 % d'électricité issue des renouvelables d'ici 2030, avec une perspective de 50 % d'ici 2035. En début 2026, ce taux atteint péniblement 9 %. La fenêtre de recrutement est massive.

Les projets concrets qui créent des emplois

En décembre 2025, la Commission supérieure de la production privée d'électricité a validé le lancement de nouveaux appels d'offres pour 2026-2027. Les projets annoncés sont significatifs : un parc éolien de 600 MW à Tabaga (Kébili), 400 MW à Jbel Abderrahmane (Nabeul), 200 MW à El Guettar (Gafsa), ainsi qu'un projet solaire de 350 MW avec stockage par batteries à Bazma (Kébili). À cela s'ajoute la sixième phase d'autorisations solaires prévue pour 2026, après les 186 autorisations délivrées sur les cinq phases précédentes. Ces projets génèrent des besoins directs en ingénieurs ENR, techniciens de maintenance, spécialistes en efficacité énergétique et experts en crédits carbone.

Projection emploi

Les estimations du secteur situent entre 7 000 et 20 000 le nombre d'emplois supplémentaires à créer dans les énergies renouvelables en Tunisie. L'essentiel des postes sera concentré dans l'installation, la maintenance des panneaux photovoltaïques et des éoliennes, et l'ingénierie de réseaux. À l'échelle mondiale, le WEF positionne les professionnels de la transition écologique parmi les dix métiers à la croissance la plus rapide d'ici 2030.


Cybersécurité

Une demande mondiale sans candidats suffisants

Les offres d'emploi en cybersécurité ont progressé de 27 % en Tunisie en 2025, selon les données publiées par Africa Students Assistance. La raison est simple : les attaques numériques se multiplient et les entreprises banques, e-commerces, startups, secteur public n'ont pas les profils pour y répondre. À l'échelle mondiale, le déficit de compétences en cybersécurité est estimé à plusieurs millions de postes non pourvus.

La Tunisie, pôle régional reconnu

La Tunisie s'est imposée comme l'un des pôles technologiques les plus avancés d'Afrique du Nord. Ses écoles d'ingénieurs, sa culture numérique et ses investissements dans l'innovation forment chaque année des centaines de spécialistes : analystes SOC, experts en tests d'intrusion, ingénieurs cloud security, responsables GRC. Des entreprises comme Breedj positionnent explicitement la Tunisie comme territoire de sourcing pour des équipes internationales de cybersécurité.

Les spécialisations qui recrutent en 2026

Les domaines les plus demandés en 2026 sont la sécurité cloud (AWS, Azure, GCP), la sécurité des applications (DevSecOps), la réponse aux incidents et la forensique numérique, et la sécurité IoT/OT. Les salaires progressent rapidement, avec une prime systématique pour les profils certifiés (CISSP, CEH, CompTIA Security+). Le trilinguisme français, anglais, arabe littéraire est un avantage concurrentiel fort pour les postes en relation avec des clients européens.

Tourisme à valeur ajoutée et économie expérientielle

Le potentiel inexploité chiffré

Une étude présentée lors du Tunisia Economic Forum a établi que la diversification du secteur touristique vers des segments porteurs tourisme des seniors, tourisme de santé et bien-être, maisons d'hôtes et tourisme rural, tourisme haut de gamme, tourisme locatif via des plateformes, pourrait générer des recettes de 13,17 milliards de dollars à l'horizon 2030, soit 24,45 % des recettes totales du secteur. Cette diversification créerait 32 895 emplois nets supplémentaires d'ici 2030.

Les nouveaux métiers du tourisme tunisien

Le développement de ces segments ne crée pas les mêmes métiers que le tourisme balnéaire de masse. Il ouvre des postes de gestionnaires de maisons d'hôtes, de guides patrimoniaux spécialisés, de coordinateurs de séjours médicaux ou de bien-être, de managers de plateformes locatives, de community managers touristiques locaux et d'experts en expérience client haut de gamme. Ces métiers supposent une maîtrise des langues, une connaissance fine du territoire et une capacité à gérer une relation client internationale.

Le frein réglementaire

L'étude de l'IACE pointe un cadre réglementaire encore rigide, une coordination institutionnelle insuffisante et un décalage entre l'offre traditionnelle et les attentes des marchés internationaux. Ces obstacles sont identifiés. La feuille de route 2026-2028 proposée par l'Institut vise à lever ces verrous. Les emplois existent en puissance. Les métiers, eux, se construisent maintenant.

Commerce numérique, création de contenu et économie digitale

L'artisanat qui exporte par les plateformes

Le secteur de l'artisanat tunisien illustre concrètement la mutation numérique de l'économie. Avec 160 millions de dinars d'exportations en 2024 et un objectif de 500 millions pour 2026, le secteur emploie 350 000 personnes et contribue à 5 % du PIB. Mais les freins sont connus : impossibilité d'encaisser directement en devises, absence de passerelles de paiement international, contraintes douanières. Des dispositifs comme E-FOPRODEX et Easy Export commencent à lever ces obstacles. Des startups comme Lore and Heart distribuent des créations tunisiennes en argile, jonc et lin vers des showrooms européens. Le numérique n'est plus un canal de vente. Il devient l'outil de souveraineté économique d'un secteur millénaire.

Les créateurs de contenu et l'économie de l'attention

TikTok, Instagram, LinkedIn : la création de contenu est devenue un secteur économique à part entière. En Tunisie, les créateurs locaux qui construisent une audience réelle sont encore peu nombreux mais très recherchés par des marques qui peinent à trouver des profils capables de produire du contenu culturellement ancré, en arabe dialectal et en français. Les métiers de créateur de contenu, community manager, UX writer et social media strategist recrutent activement, en présentiel comme en freelance, pour des clients tunisiens et européens.

Le e-commerce, secteur en structuration

L'e-commerce continue sa croissance en Tunisie. Les entreprises cherchent des profils capables de digitaliser la relation client, d'automatiser les ventes et d'optimiser l'expérience utilisateur. La combinaison compétence technique et compétence humaine — écoute, gestion de projet, autonomie — est le profil le plus demandé. Les formations courtes en digital marketing, UX design et gestion de boutiques en ligne offrent un retour rapide sur investissement.

Ce que tout cela dit

Ces cinq secteurs n'ont pas attendu 2030 pour recruter. Ils recrutent aujourd'hui, en Tunisie, avec des offres publiées, des salaires en hausse et des profils que le marché local ne fournit pas encore en quantité suffisante. Le paradoxe est documenté : 24,2 % des diplômés du supérieur sont au chômage pendant que des postes en IA, en cybersécurité et en énergies renouvelables restent non pourvus.

La Banque mondiale a approuvé en 2025 un projet de 100 millions de dollars pour moderniser l'offre de formation tunisienne et réduire l'inadéquation entre diplômes et besoins réels. C'est un signal. Mais les restructurations de systèmes éducatifs prennent du temps. La formation courte, la certification professionnelle, le bootcamp spécialisé et l'auto-formation en ligne sont, pour les cinq prochaines années, les chemins les plus directs vers ces métiers.

Un dernier point mérite d'être dit franchement. Le WEF estime que 44 % des compétences requises sur le lieu de travail vont changer d'ici 2030. Ce ne sont pas les filières qui sont en cause. C'est la capacité à apprendre après le diplôme. Dans une économie qui se transforme aussi vite, le vrai métier d'avenir, c'est peut-être celui de quelqu'un qui sait continuer à apprendre.


SOURCES

Marché de l'emploi : INS & Presse (Chômage 24,2%) | Business News & African Manager | Tanitjobs (Salaires 2026) | Tunisie Numérique | Banque mondiale (Projet 100M$)

Transitions Énergétiques & Secteurs Porteurs : Énergies Renouvelables (35% 2030) | Projets ENR (Objectif-énergie) | Transnational Institute (7k-20k emplois) | IACE (Tourisme 32k emplois)

Cybersécurité & IA : WEF Future of Jobs 2025 | Africa Students (Cybersécurité +27%) | Breedj (Équipes internationales) | Kapitalis (IA & Emploi) | ONAT (Artisanat)


Asma Ayadi