La harissa inscrite à l'UNESCO en 2022. Le couscous reconnu patrimoine immatériel de l'humanité. L'huile d'olive tunisienne classée parmi les meilleures du monde avec 307 prix internationaux en 2025. La Tunisie dispose d'un patrimoine culinaire d'une richesse exceptionnelle. Elle commence seulement à en faire une destination.
Ce que la Tunisie a déjà
Avant de parler de ce qui se construit, il faut mesurer ce qui existe. Le patrimoine culinaire tunisien est l'un des plus riches et des plus documentés du bassin méditerranéen. Il est le produit de mille ans de civilisations superposées : cuisine berbère dans ses fondations, influences arabes et andalouses, apports ottomans dans les épices et les pâtisseries, techniques méditerranéennes partagées avec l'Italie et la Grèce, et une géographie qui donne accès à la mer, à la steppe, à la montagne et au désert en moins de quatre heures de route.
Trois éléments de ce patrimoine ont reçu une reconnaissance internationale formelle. La harissa, inscrite au patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO en 2022, reste le condiment le plus identitaire du pays, et l'un des seuls produits alimentaires tunisiens à avoir acquis une notoriété mondiale autonome. Le couscous, inscrit en 2020 par la Tunisie, le Maroc, l'Algérie et la Mauritanie, est le plat de la région le plus consommé au monde. Et l'huile d'olive tunisienne a remporté 307 distinctions dans 16 concours internationaux en 2025 seule, avec des variétés comme la Chemlali, la Chétoui et la Zalmati qui n'existent nulle part ailleurs.

À ce socle s'ajoutent des spécialités régionales qui constituent autant de raisons de voyager : le couscous de poisson du Sahel, la tchiche de Sfax, les bricks au thon de Tunis, la kamounia de Kairouan, le shorba frik du nord, le lablabi des marchés du matin, la slata de Médenine, l'assida et les makroudh de la plaine des dattes, sans compter les pâtisseries aux amandes et aux pistaches héritées de la tradition andalouse. Chaque région a ses recettes, ses modes de cuisson et ses produits de terroir. C'est précisément ce qui rend la Tunisie intéressante comme destination gastronomique : elle n'est pas monolithique.
Ce que le tourisme gastronomique mondial dit de la Tunisie
Le tourisme gastronomique représente selon l'Organisation mondiale du tourisme environ 25 à 30 % des dépenses totales des voyageurs internationaux. C'est le segment qui croît le plus vite, porté par une génération de voyageurs qui choisissent leur destination en fonction de son identité culinaire autant que de ses monuments. Le Maroc a compris cela depuis les années 2000 avec les riads de Marrakech et leurs tables d'hôtes. Le Liban l'avait construit avant la crise. La Grèce le capitalise depuis dix ans.
La Tunisie accueille 11 millions de touristes en 2025, un record historique, pour 8 milliards de dinars de recettes. Mais la grande majorité de ces visiteurs consomme un tourisme balnéaire de masse où la gastronomie locale est réduite à la pension complète en hôtel. Le visiteur qui vient pour manger, explorer et comprendre, et qui dépense en moyenne deux à trois fois plus que le touriste balnéaire standard, reste une cible sous-exploitée.

Ce qui est en train de changer
La volonté politique
En juillet 2025, le ministre du Tourisme Sofiene Tekaya réunit pour la première fois la Fédération tunisienne des restaurants touristiques et l'Association tunisienne des professionnels de l'art culinaire autour d'une ambition commune : faire de la gastronomie un pilier de l'expérience touristique et non un accessoire. Parmi les mesures évoquées : l'introduction de tarifs préférentiels dans les restaurants classés pour les familles tunisiennes, dans une logique de tourisme intérieur, et la valorisation du patrimoine culinaire au cœur des circuits proposés aux visiteurs internationaux.
En novembre 2025, le gouvernement présente au Parlement une stratégie touristique intégrant 1 200 projets de tourisme alternatif, dont une part significative orientée vers le gastronomique, l'agritourisme et les circuits de terroir. Un plan de 10 millions de dinars, signé entre la Banque tunisienne de solidarité, l'ONTT et l'Agence de formation dans les métiers du tourisme, vise à financer 150 petites entreprises touristiques dans les régions de l'intérieur, dont une partie orientée vers la restauration et les tables d'hôtes de terroir.
Les chefs et les tables qui portent l'ambition
La scène culinaire tunisienne connaît depuis quelques années une effervescence nouvelle. Une génération de chefs formés en Europe ou aux États-Unis revient travailler avec les produits locaux dans une démarche de valorisation du terroir. Les tables d'hôtes se développent en dehors des circuits hôteliers classiques, dans les médinas, dans les fermes du Cap Bon, dans les oasis du sud. La Chaîne des Rôtisseurs Tunisie, association internationale de gastronomie, a lancé un programme 2026 centré sur les artisans locaux, les produits de terroir, les huileries et les vignobles, avec l'objectif explicite de renforcer la visibilité de la Tunisie comme destination gastronomique.

Les circuits de terroir qui émergent
Les routes de terroir constituent l'ossature d'un tourisme gastronomique structuré. Plusieurs circuits commencent à s'organiser en Tunisie, portés par des acteurs privés et des associations locales. La route de l'huile d'olive entre Sfax, le Sahel et le Cap Bon. Les circuits huiliers de Kélibia et Zarzis pendant la récolte d'octobre-novembre. Les circuits oléicoles de Médenine. Les étapes dans les caves et domaines viticoles de Grombalia. Les visites d'huileries certifiées bio ouvertes aux visiteurs pendant la trituration. Les marchés hebdomadaires de producteurs dans les régions du nord. Ces initiatives existent mais restent dispersées, peu connues et peu marketées à l'international.
Les acteurs à connaître
Qui construit le tourisme gastronomique tunisien aujourd'hui ?
La Chaîne des Rôtisseurs Tunisie Association gastronomique internationale : programme 2026 centré sur artisans locaux, terroir, tables d'hôtes et huileries
Association tunisienne des professionnels de l'art culinaire Fédération professionnelle Interlocuteur du ministère du Tourisme pour faire de la gastronomie un pilier touristique
ONTT / Ministère du Tourisme institutionnel 1 200 projets tourisme alternatif · Plan 10 M DT pour 150 petites entreprises touristiques
Salon IFSA Africa : Événement professionnel Industries alimentaires et gastronomie tunisienne · Kram, édition annuelle
Tables d'hôtes indépendantes Acteurs privés Médinas, Cap Bon, oasis du sud, l'écosystème le plus vivant mais le moins structuré

Ce qui manque encore
Le potentiel est documenté. La volonté politique existe. Mais plusieurs obstacles freinent l'émergence d'un vrai tourisme gastronomique tunisien structuré. La signalétique et la communication sont quasi absentes à l'international. Aucune marque ombrelle gastronomique tunisienne n'existe à l'image de « Cuisine marocaine » ou « Table libanaise ». Les formations en hôtellerie-restauration restent insuffisantes en nombre et en qualité dans les régions. La réglementation des tables d'hôtes est encore mal adaptée aux acteurs informels qui font pourtant les meilleures expériences. Et la chaîne du froid et de la distribution limite l'accès des produits de terroir aux circuits touristiques.
Ce que les acteurs du secteur identifient comme premier levier : former davantage, structurer les circuits de terroir, créer une labellisation nationale des tables gastronomiques, et communiquer à l'international sur ce que la Tunisie a à offrir, non pas comme folklore, mais comme expérience culinaire de premier rang.
Ce que la Tunisie peut devenir
Le tourisme gastronomique tunisien a tous les ingrédients pour exister vraiment. Un patrimoine reconnu internationalement. Une diversité régionale exceptionnelle. Une tradition d'hospitalité profondément ancrée. Des produits de terroir de qualité mondiale. Et une génération de professionnels qui cherche à valoriser tout cela.
Ce qui reste à construire, c'est le récit. Une destination gastronomique ne se décrète pas, elle se raconte, se documente, se marketing et se met en réseau. Le Maroc y a travaillé vingt ans. La Tunisie commence. 2027, avec Tunis comme capitale arabe du tourisme, est une fenêtre. Celle qui se manque ne revient pas si vite.
La rédaction
SOURCES
- Tunisie.co (renouveau tourisme culinaire, juillet 2025)
- Tunisie Numérique (stratégie touristique 2026, 1 200 projets alternatifs, novembre 2025)
- L'Expert Journal (plan 10 M DT, BTS/ONTT, juin 2026)
- L'Économiste Maghrébin (8 milliards DT recettes 2025, janvier 2026 ; record 11 millions de touristes, 2025)
- La Presse de Tunisie (Chaîne des Rôtisseurs, février 2026 ; records huile d'olive, 2025)
- ONAGRI (records huile d'olive, 2025)
- UNESCO (harissa 2022, couscous 2020)
- OMT (chiffres tourisme mondial, gastronomie)
- Tour Hebdo (record 11 millions de touristes, 2025)
