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IA, talents et souveraineté : la Tunisie face au tournant du dialogue numérique

Date de publication : 09/02/2026

Du passage du clic au dialogue, l’intelligence artificielle redéfinit les usages numériques, la valeur économique et les enjeux de souveraineté. En Tunisie et dans la région, cette transformation pose une question centrale : comment retenir les talents et gouverner le dialogue numérique à l’ère de l’IA ?

Pendant plus de deux décennies, notre rapport au numérique a reposé sur une logique simple : le clic.

Chercher une information, parcourir des pages, comparer des options, remplir des formulaires.

Depuis quelques années, ce modèle s’efface progressivement.

À sa place s’installe une autre logique : le dialogue.

Nous ne naviguons plus dans des interfaces complexes.

Nous posons des questions.

Et nous attendons des réponses immédiates.

Ce basculement, porté par l’intelligence artificielle, n’est pas anecdotique. Il redéfinit les usages, la création de valeur et, plus profondément, les rapports de pouvoir dans l’économie numérique.


Quand la navigation disparaît au profit de la réponse

Le phénomène est déjà largement observable.

Selon plusieurs études récentes, plus de 60 % des recherches en ligne se terminent aujourd’hui sans clic : la réponse est directement fournie par le moteur ou par un assistant conversationnel. Cette dynamique, qualifiée de zero-click, s’est accélérée avec l’intégration de l’IA générative dans les moteurs de recherche et les services numériques.

Dans le même temps, les prévisions indiquent que près de 70 % des interactions numériques entre un utilisateur et une entreprise passeront par une interface conversationnelle d’ici 2026. Le parcours disparaît progressivement au profit d’un échange direct.

Le numérique cesse ainsi d’être un espace à explorer.

Il devient un système auquel on s’adresse.


La réponse comme nouveau centre de gravité du pouvoir numérique

Ce changement d’usage entraîne un déplacement de la valeur.

Dans un monde fondé sur le dialogue, celui qui fournit la réponse influence la décision. Celui qui choisit les données, les sources et les règles de priorisation oriente la compréhension.

Contrairement à une idée répandue, l’intelligence artificielle n’est jamais neutre ni autonome. Elle repose toujours sur :

  • des corpus de données sélectionnés,
  • des architectures techniques,
  • des règles de gouvernance explicites ou implicites.

Ce pouvoir n’est ni abstrait ni technique. Il structure silencieusement des choix économiques, culturels et sociaux.

Ce déplacement est déjà mesurable économiquement. Le marché mondial des solutions d’IA conversationnelle, estimé à environ 12 milliards de dollars en 2024, pourrait dépasser 60 milliards de dollars d’ici 2032. Parallèlement, 40 % des applications d’entreprise devraient intégrer des agents IA dès 2026, contre moins de 5 % aujourd’hui.

La question n’est donc plus seulement technologique.

Elle est stratégique.


Talents numériques : un paradoxe tunisien… et régional

La Tunisie, comme plusieurs pays du sud de la Méditerranée, se trouve au cœur de cette transformation.

Chaque année, le pays forme environ 10 000 ingénieurs, dont une part significative dans les technologies de l’information.

Pourtant, cette richesse humaine bénéficie largement à d’autres économies.

Les chiffres sont parlants :

  • Environ 6 500 ingénieurs quittent la Tunisie chaque année,
  • Près de 39 000 ingénieurs tunisiens travaillent actuellement à l’étranger,
  • Le coût économique de cet exode est estimé à plus de 650 millions de dinars par an.

Ce phénomène n’est pas propre à la Tunisie. Le Maroc, l’Égypte, la Jordanie ou le Liban connaissent des dynamiques similaires. Tous forment des compétences recherchées sur le marché international, mais peinent à transformer cette expertise en valeur locale durable.

La lecture morale du phénomène est trompeuse.

Les talents ne partent pas faute de patriotisme, mais faute de projets ambitieux, crédibles et porteurs de sens.


Des trajectoires régionales contrastées

Face à ce constat, les pays de la région ont adopté des stratégies différentes.

Le Maroc a fait le choix de l’échelle. Il investit massivement dans des infrastructures numériques adossées à des projets énergétiques renouvelables de grande ampleur, comme le projet de data center vert de 500 MW à Dakhla, visant à attirer des investissements internationaux dans le calcul intensif et l’intelligence artificielle.

L’Égypte, de son côté, capitalise sur sa position géographique exceptionnelle. Plus de 15 câbles sous-marins transitent par la zone du canal de Suez, faisant du pays l’un des principaux hubs mondiaux de connectivité. Cette centralité attire des investissements importants dans les centres de données et le cloud.

D’autres pays, aux moyens plus limités, privilégient des niches à forte valeur ajoutée, fondées sur la proximité géographique, la fiabilité et les compétences humaines.

Ces trajectoires montrent qu’il n’existe pas de modèle unique, mais des arbitrages stratégiques.


L’infrastructure : angle mort du débat public

Dans les discussions sur l’intelligence artificielle, l’infrastructure reste souvent invisible. Pourtant, elle conditionne tout.

Les câbles sous-marins

Plus de 95 % du trafic Internet mondial transite par des câbles sous-marins. Pour la Tunisie, l’atterrissement du câble Medusa à Bizerte constitue un tournant majeur. Avec une capacité annoncée de 22 à 24 Tbps et une latence d’environ 5,1 millisecondes entre Bizerte et Marseille, le pays se rapproche des standards techniques nécessaires aux services numériques avancés, notamment pour l’inférence IA en temps réel.

Les data centers

Les données doivent être stockées, sécurisées et accessibles. La montée en gamme vers des centres de données certifiés Tier IV, offrant une disponibilité de 99,995 % (moins de 26 minutes d’arrêt par an), constitue un prérequis pour toute ambition numérique sérieuse. Le coût de construction d’un tel data center est estimé entre 7 et 12 millions de dollars par mégawatt, un investissement lourd mais structurant.

L’énergie

L’intelligence artificielle est énergivore. En Tunisie, le prix du kWh industriel avoisine 472 millimes, tandis que le pays s’est fixé un objectif de 30 % d’énergies renouvelables dans le mix électrique d’ici 2030. Dans ce contexte, le solaire et les modèles d’autoproduction ne sont pas seulement écologiques : ils deviennent économiquement déterminants pour la viabilité du numérique.

La Tunisie ne dispose ni de la capacité d’investissement du Maroc, ni de la centralité géographique de l’Égypte. Elle combine en revanche proximité européenne, compétences humaines et contraintes énergétiques qui imposent des choix sélectifs et structurants.


De l’IA importée à l’IA gouvernée

La majorité des pays de la région consomment aujourd’hui des solutions d’IA conçues ailleurs. Cette dépendance n’est pas problématique en soi. Elle le devient lorsque les données, les règles et les décisions échappent totalement au contrôle local.

La souveraineté numérique ne signifie pas produire ses propres modèles géants. Elle repose avant tout sur la gouvernance :

  • où sont hébergées les données,
  • comment elles sont utilisées,
  • selon quelles règles les réponses sont produites.

Cette approche, fondée sur l’usage maîtrisé plutôt que sur la prouesse technologique, apparaît comme la plus réaliste pour les pays aux ressources limitées.


Un basculement qui concerne tous les secteurs

Le passage du clic au dialogue traverse l’ensemble de la société.

Dans les médias, il interroge la relation entre information, confiance et contextualisation.

Dans le tourisme, il transforme l’accès aux services et à l’expérience.

Dans l’administration, il ouvre la voie à une simplification réelle, tout en posant des questions d’équité et de transparence.

Dans l’éducation et l’entreprise, il modifie l’accès au savoir et à la décision.

Dans tous les cas, le dialogue devient la nouvelle interface sociale.


Conclusion : une transformation à penser collectivement

L’intelligence artificielle n’est pas une fatalité technologique.

C’est une construction économique et sociale.

Pour la Tunisie, comme pour d’autres pays de la région, l’enjeu n’est pas de reproduire les modèles dominants, mais de définir une trajectoire cohérente avec ses réalités : ses talents, ses infrastructures, ses contraintes énergétiques.

Le passage du clic au dialogue est déjà engagé.

Dans l’économie du dialogue, la vraie souveraineté ne se mesure pas à la puissance des modèles, mais à la maîtrise des conditions de la réponse.


Sources & références:

▪️SparkToro & SimilarWeb - Zero-Click Searches Studies (2019–2024)

Données sur la part des recherches Google se terminant sans clic.

▪️Gartner - Emerging Technologies & Conversational AI Forecasts (2023–2024)

Prévisions sur l'adoption des interfaces conversationnelles et des agents IA en entreprise.

▪️MarketsandMarkets, Fortune Business Insights, Grand View Research

Estimations du marché mondial de l'IA conversationnelle (2024-2032).

▪️INS Tunisie, Ministère de l'Enseignement supérieur, Banque mondiale, FTDES

Données relatives à la formation des ingénieurs, à la mobilité des talents et à l'impact économique de l'exode des compétences.

▪️Union internationale des télécommunications (UIT), TeleGeography

Données sur les câbles sous-marins et le trafic Internet mondial.

▪️Consortium Medusa / AFR-IX Telecom

Informations techniques sur le câble sous-marin Medusa (capacité, latence).

Uptime Institute, Schneider Electric, Vertiv

Références sur les standards Tier IV et les coûts des data centers.

▪️STEG, Ministère de l'Industrie et de l'Énergie

Données sur le coût de l'électricité et les objectifs tunisiens en énergies renouvelables.


Par MEG