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La Tunisie est-elle prête pour l’ère des agents IA ?

Date de publication : 26/02/2026

Des agents IA autonomes qui gèrent des rendez-vous médicaux, optimisent les chaînes d’approvisionnement agricoles ou traitent des dossiers administratifs en temps réel sans intervention humaine : voilà le nouveau visage de l’intelligence artificielle. Alors que les géants comme OpenAI et Anthropic déploient des « agentic AI » capables de raisonner, planifier et exécuter des tâches complexes, la question se pose avec acuité pour les économies émergentes. La Tunisie, souvent présentée comme leader arabe en matière d’IA, est-elle armée pour cette nouvelle ère ?


Des agents IA, c’est quoi exactement ?

Contrairement aux chatbots réactifs (comme ChatGPT classique), un agent IA est proactif : il perçoit son environnement, décompose un objectif en sous-tâches, utilise des outils (navigateur, API, bases de données) et itère jusqu’à atteindre le résultat. Dans la santé, il pourrait analyser des IRM, alerter sur des épidémies et programmer des consultations. Dans l’administration, il traiterait des demandes de permis en croisant 15 bases de données. Pour la Tunisie, pays de 12 millions d’habitants où le numérique représente déjà un levier de croissance, ces agents pourraient révolutionner la productivité… à condition d’avoir les fondations.


Une stratégie nationale précoce et reconnue

Dès 2018, la Tunisie lançait l’une des premières stratégies IA du continent africain, avec un focus sur les données ouvertes, la recherche et l’innovation. Le Fonds monétaire arabe (FMA) consacrait, le 5 février 2026, un chapitre entier du Rapport économique arabe à ce leadership : la Tunisie y est classée première du monde arabe en préparation à l’IA gouvernementale.

Le plan « Tunisie 2025 » a accéléré la numérisation de l’administration, renforcé la cybersécurité et formé des compétences. En 2026, la Loi de Finances prévoit l’achèvement du plan exécutif de la Stratégie Nationale d’Intelligence Artificielle 2026-2030, visant à faire du pays un « hub régional IA ». Objectifs affichés : gouvernance éthique, infrastructures de calcul, formation massive et intégration sectorielle (santé, éducation, agriculture, transports).


Des atouts concrets… et mesurables

Talents : Selon l’AI Talent Readiness Index for Africa 2025, la Tunisie se classe 2e du continent, derrière seulement l’Afrique du Sud. Les formations privées (DeepLearn Academy, GOMYCODE, Gust Training) et les cursus universitaires explosent. Plus de 60 % des grandes entreprises tunisiennes prévoient d’investir dans l’IA d’ici fin 2025.

Infrastructure : Taux d’accès à Internet à 84,9 % (4e rang africain). La 5G est commerciale depuis janvier 2025. Le câble sous-marin Medusa a atterri à Bizerte en novembre 2025, multipliant les capacités de bande passante vers l’Europe. Les investissements télécoms ont bondi de 59 % en 2025 selon l’INT.

Écosystème startup : La loi Startup Act de 2018 (première en Afrique) a permis près de 950 startups actives, dont 120-150 deeptech. Novation City à Sousse, avec son hub IA soutenu par NVIDIA, et le technopôle El Ghazala près de Tunis concentrent recherche, entreprises et formation.


Des projets pilotes existent déjà : analyse d’imagerie médicale par IA, prédiction d’épidémies, optimisation de l’irrigation en agriculture. Dans l’administration, l’identité numérique TUNTRUST et la numérisation accélérée des services publics préparent le terrain aux agents IA.

Mais les freins restent bien réels

Puissance de calcul : Le ministre des Technologies a répété en 2025 la nécessité de « multiplier les data centers » et de disposer de supercalculateurs. Aujourd’hui, la Tunisie dépend encore largement du cloud étranger. Les agents IA autonomes, très gourmands en GPU, exigent des investissements massifs que le budget public peine à porter seul.


Financement des deeptech : Moins de 30 startups purement IA disposent de modèles scalables. Le capital-risque local reste limité ; beaucoup de talents partent vers l’Europe ou le Golfe.


Fracture numérique et compétences avancées : Si l’accès global atteint 85 %, les zones rurales et intérieures accusent encore du retard. Une étude de l’Université Virtuelle de Tunis (2025) révèle que 60 % des enseignants du supérieur estiment leur formation IA insuffisante.


Cadre réglementaire : Un décret sur la protection des données dans le contexte IA a été publié en 2025 et un comité d’éthique existe, mais la loi globale sur l’IA responsable tarde. La souveraineté des données reste un enjeu géopolitique majeur.


Un verdict nuancé : prête… à condition d’accélérer

La Tunisie n’est pas encore au niveau de Singapour ou des Émirats en matière d’agents IA déployés à grande échelle. Mais elle possède un avantage décisif : une avance stratégique régionale et une jeunesse ultra-connectée (TikTok compte près de 6 millions d’utilisateurs).

« L’IA a dépassé la phase d’expérimentation ; elle est désormais une force motrice du développement », déclarait le ministre des Technologies en décembre 2025. La nouvelle stratégie 2026-2030, si elle est dotée de moyens à la hauteur des ambitions (fonds dédié, partenariats public-privé renforcés avec NVIDIA, Orange, Microsoft, et intégration des données ouvertes), pourrait propulser le pays vers une productivité accrue de 15 à 20 % dans les secteurs prioritaires d’ici 2030, selon les projections du FMA.

La fenêtre est étroite. Les agents IA ne attendront pas que les data centers soient prêts. La Tunisie, qui a su transformer sa crise post-2011 en vivier de talents numériques, peut-elle rééditer l’exploit dans l’ère agentique ? Tout dépendra des décisions prises en 2026 : budgets, formation massive des fonctionnaires et des PME, et surtout volonté politique de passer des stratégies… à l’action concrète.

La Tunisie n’est pas encore « prête » au sens où elle pourrait déployer des flottes d’agents IA demain matin, mais elle est incontestablement la mieux placée du monde arabe pour le devenir rapidement.

Les changements arrivent souvent plus vite qu’on ne le pense. Le secteur bancaire en donne déjà un aperçu concret. Selon plusieurs analyses internationales, près d’un emploi bancaire sur dix en Europe pourrait disparaître d’ici 2030 sous l’effet de l’automatisation et de l’intelligence artificielle. Aux États-Unis, des banques investissent des milliards dans des assistants IA capables d’absorber des milliers de tâches autrefois humaines. La Tunisie n’est pas isolée de ces dynamiques. Si les agents IA deviennent la norme dans la finance, l’administration ou la gestion des services publics, l’impact ne sera pas théorique mais structurel. La question n’est plus de savoir si la transformation aura lieu, mais si le pays choisira de la subir progressivement ou de l’orchestrer intelligemment.

SBS