Créateurs

Portrait de Nja Mahdaoui : la calligraphie comme langage universel

Date de publication : 08/06/2026

Né en 1937 dans la médina de Tunis, Nja Mahdaoui grandit au carrefour de deux mondes : celui de l'Orient, avec ses souks bruissants de calligraphes et d'enlumineurs, et celui de l'Occident, dont les avant-gardes artistiques commencent à traverser la Méditerranée. C'est dans cet entre-deux fertile qu'il forge une sensibilité singulière, nourrie autant par la tradition coranique de la belle écriture que par l'abstraction lyrique européenne.

Après une formation à l'École des Beaux-Arts de Tunis, il poursuit ses études à Rome puis à Paris, où il côtoie les grandes figures de l'art moderne. À son retour, il n'est ni tout à fait peintre au sens occidental, ni tout à fait calligraphe au sens oriental. Il est les deux à la fois, et c'est précisément là que réside son génie.


La lettre libérée

Ce qui distingue Mahdaoui de la calligraphie classique, c'est son rapport fondamentalement différent au sens. Dans la tradition arabe, la lettre est au service du texte, du Verbe divin ou de la poésie. Chez lui, elle s'en affranchit. La lettre devient forme pure, ligne, rythme, souffle. Elle cesse d'être lisible pour devenir ressentie.

Il développe ainsi ce qu'on appelle la "calligraphie abstraite", un courant que les critiques arabes nomment Hurufiyya, du mot arabe ḥarf, la lettre. Cette approche, partagée par quelques artistes arabes du XXᵉ siècle, consiste à faire de l'alphabet la matière plastique d'une œuvre non plus narrative mais purement visuelle.

Dans ses tableaux, les lettres arabes, alef, ba, mim, nun.. s'étirent, se courbent, se superposent, dansent. Elles ressemblent à une écriture sans être lisibles, invitant le regard à voyager sans chercher à déchiffrer. C'est là toute la puissance du langage universel qu'il propose : une écriture que l'on comprend avec les yeux et le corps, au-delà des barrières linguistiques.


Un artiste aux multiples surfaces

L'une des particularités de Mahdaoui est de ne pas se limiter à la toile. Son geste calligraphique envahit les matières les plus diverses : la soie précieuse des caftan et des parures, la céramique qu'il recouvre de signes dorés, le bois sculpté, le bronze, et même la peau humaine lors de performances rituelles où il calligraphie le corps de modèles.

Cette transversalité n'est pas un caprice. Elle traduit une conviction profonde : la lettre appartient à la vie, pas seulement au musée. En ornant un vêtement ou un bijou de ses signes, il prolonge une tradition millénaire du monde islamique où la calligraphie habite tous les espaces, l'architecture, le textile, l'objet du quotidien.

Ses œuvres sur soie, notamment, atteignent une grâce presque immatérielle. Les lettres y semblent flotter, suspendues entre l'écriture et la danse, entre le sacré et le décoratif.


Le dialogue des civilisations

Le travail de Mahdaoui s'inscrit dans une ambition plus large : celle du dialogue entre Orient et Occident, entre modernité et tradition. Exposé sur cinq continents, Paris, New York, Tokyo, Le Caire, Dakar, il a su toucher des publics qui ne lisent pas l'arabe et qui, pourtant, sont saisis par la beauté de ses œuvres.

Ce paradoxe est au cœur de sa démarche. En rendant la lettre arabe illisible au sens strict, il la rend accessible à tous. Elle n'est plus l'apanage d'une culture, d'une langue ou d'une religion. Elle devient patrimoine commun de l'humanité.

Dans un monde où l'image prime souvent sur le sens, et où les cultures se parlent difficilement, Mahdaoui rappelle qu'il existe un langage antérieur aux mots : celui des formes, des lignes, du mouvement. La calligraphie, portée à ce niveau d'abstraction, devient une voix universelle.


Un legs pour les générations futures

Aujourd'hui, l'œuvre de Nja Mahdaoui est reconnue comme un pilier de l'art contemporain arabe et africain. Elle figure dans les collections de musées prestigieux et continue d'influencer des générations de jeunes artistes tunisiens et arabes qui cherchent à réconcilier leur héritage et leur modernité.

Son apport dépasse le champ esthétique. Il est aussi un apport philosophique : rappeler que la beauté d'une écriture peut transcender sa signification, que la forme peut être message, et que l'art, à son meilleur, parle une langue que tout le monde comprend, même sans l'avoir apprise.

Nja Mahdaoui n'a pas seulement dessiné des lettres. Il a tracé un chemin.


SBS