Avec 160 millions de dinars d'exportations en 2024 et un objectif de 500 millions pour 2026, l'artisanat tunisien vit une mutation profonde. Entre alfas de Kasserine et pierres de Thala, les créateurs montent en gamme. Mais les verrous réglementaires freinent encore l'essor du commerce en ligne. État des lieux au premier semestre 2026.
Quelles sont les performances à l'export en 2025-2026 ?
Les exportations artisanales tunisiennes ont dépassé 160 millions de dinars en 2024, selon Leila Meslati, directrice générale de l'Office National de l'Artisanat Tunisien (ONAT). Au premier semestre 2025, les exportations ont atteint 81 millions de dinars, en progression de 8 % par rapport à la même période de 2024.
L'objectif fixé par les autorités de tutelle est ambitieux : 500 millions de dinars de recettes d'exportation en 2026, contre 155 millions en 2023. Le secteur emploie environ 350 000 personnes, génère 6 000 nouveaux emplois par an et contribue à 5 % du PIB tunisien. Près de 70 % des artisans exercent dans des régions à développement prioritaire.
Chiffres clés 2024-2025
Exportations 2024 : 160 millions de dinars (48 millions d'euros)
Exportations S1 2025 : 81 millions de dinars (+8 % vs S1 2024)
Objectif 2026 : 500 millions de dinars
Premier marché export : États-Unis, suivis des pays européens
Artisans actifs : 350 000 personnes, 76 métiers référencés
Contribution PIB : 5 %
Comment l'alfa de Kasserine conquiert les marchés internationaux
Sur les hauts plateaux du centre-ouest tunisien, l'alfa fait l'objet d'un programme d'appui structurant porté par Creative Tunisia 2.0, financé par l'Union européenne et la coopération italienne dans le cadre du programme Tounes Wijhetouna. Ce programme, doté d'un budget de 300 000 euros pour la période 2024-2027, accompagne des entreprises artisanales vers les marchés internationaux.
C'est dans ce cadre que s'est développée Touka Création, entreprise sociale de Kassérine qui emploie une soixantaine d'artisanes locales. En collaboration avec la designer Myriam Naili, la marque a produit la collection Ifriqya, intégrant teintures écologiques et matériaux recyclés. Exposée à la galerie Musk and Amber à Tunis, cette collection illustre la montée en gamme du secteur.
La pierre de Thala : l'excellence minérale à l'export
Le gisement de Thala livre un calcaire d'exception — improprement appelé « marbre de Thala » dans les circuits commerciaux, mais géologiquement distinct. Les artisans locaux en tirent des objets de décoration haut de gamme : bassines de hammam, vasques massives, plateaux et éléments d'aménagement extérieur.
Ces créations s'exportent vers des résidences de prestige en Europe, notamment sur la Côte d'Azur. Certaines pièces unitaires dépassent 1 200 dinars à l'export, positionnant Thala comme un territoire de production premium à l'échelle méditerranéenne.


Quels sont les obstacles réglementaires à l'export ?
Le contrôle des changes. L'interdiction d'importer ou d'exporter le dinar tunisien, conjuguée aux restrictions de la Banque Centrale, bloque l'intégration de passerelles de paiement international comme PayPal. Les artisans ne peuvent pas encaisser directement en devises depuis l'étranger, ce qui entrave le commerce en ligne direct.
Les contraintes douanières. L'exportation d'objets assimilés à des antiquités exige des autorisations spéciales. Les transporteurs internationaux refusent les pièces fragiles ou les métaux précieux. La moindre erreur de libellé sur les factures entraîne des blocages et des frais de stockage à la frontière.
Les organisations patronales militent pour un assouplissement du Code des changes et l'ouverture de comptes en devises pour les artisans exportateurs.
Quels dispositifs publics soutiennent l'exportation artisanale ?
E-FOPRODEX. La plateforme numérique du ministère du Commerce dématérialise le traitement des dossiers du Fonds de promotion des exportations (FOPRODEX). Ce fonds prend en charge 50 % des frais de transport postal international pour les entreprises artisanales, allégeant significativement le coût d'expédition de pièces volumineuses comme les tapis en laine.
Easy Export. Ce programme national, fruit d'un accord entre le CEPEX et l'Office national des postes, simplifie le dédouanement et permet l'expédition de colis internationaux à tarif réduit. Sa phase pilote a permis l'envoi de dizaines de milliers de colis par des micro-entreprises tunisiennes.
ONAT à l'international. L'ONAT a participé à la 39e édition du Salon de Surajkund en Inde (janvier-février 2026), confirmant sa stratégie d'ouverture vers de nouveaux marchés au-delà de l'Europe et des États-Unis, notamment vers l'Asie et l'Afrique.

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Le numérique comme levier de souveraineté économique
La transition numérique s'organise progressivement. L'annuaire ANATA cartographie plus de 300 associations artisanales à travers le pays, facilitant la mise en réseau des acteurs. Des start-ups comme Lore and Heart, fondée par Salma et Cyrine Ben Hamida, misent sur le commerce équitable en ligne pour distribuer des créations en argile, jonc et lin vers des showrooms européens.
Creative Tunisia 2.0 intègre également la diaspora tunisienne comme relais de distribution à l'international, créant des ponts entre artisans locaux et marchés extérieurs sans intermédiaires traditionnels.
Le numérique n'est plus seulement un canal de vente. Il devient l'outil de souveraineté économique d'un secteur millénaire qui cherche, enfin, à capter directement la valeur qu'il crée.

Asma Ayadi
Sources
ONAT / Ministère du Tourisme, 2025. La Presse de Tunisie, sept. 2025. African Manager, juil. 2025. Espace Manager, juin 2024. Banque Centrale de Tunisie. Ministère du Commerce. CEPEX & Office National des Postes.

