Ce que les chiffres disent
Poids des ICC dans l'économie tunisienne : environ 1,5 milliard de dinars de chiffre d'affaires par an, soit 0,7 % du PIB , La Presse de Tunisie, étude Tfanen Tunisie Créative
Entreprises et emplois : environ 14 000 entreprises actives, 70 000 emplois, soit 1,6 % de la population active, dont 56 % dans l'informel , étude ICC Tfanen
La musique, premier employeur du secteur : environ 27 000 emplois, 40 % de tous les emplois des ICC tunisiennes , étude ICC Tfanen.
Chute de revenus des artistes projetée dans le monde d'ici 2028 à cause de l'IA générative : 24 %, rapport UNESCO "Repenser les politiques en faveur de la créativité", 2026
Part de la musique publiée dans le monde en juillet 2026 ayant utilisé l'IA : près de 40 %, étude relayée par Euronews, août 2026
Un secteur fragile avant même l'arrivée de l'IA
Pour comprendre ce que l'IA change, il faut d'abord savoir d'où part la Tunisie. Le chiffre le plus solide dont dispose le pays reste celui de l'étude portée par Tfanen Tunisie Créative avec le ministère des Affaires culturelles : les industries culturelles et créatives tunisiennes génèrent environ 1,5 milliard de dinars de chiffre d'affaires par an, mais ne pèsent que 0,7 % du PIB national, loin des 3 % que représente ce secteur à l'échelle mondiale. Quatorze mille entreprises et soixante-dix mille emplois en vivent, mais 56 % de ces emplois échappent à toute déclaration formelle. La musique, à elle seule, concentre 40 % de ces emplois, suivie par le design et les arts visuels.

C'est un secteur jeune, majoritairement informel, et déjà fragile sur le plan de la protection du droit d'auteur, bien avant que la question de l'intelligence artificielle ne s'invite dans le débat. C'est ce terrain précis que l'IA générative vient aujourd'hui percuter.
Le contexte international donne la mesure du sujet. Selon le dernier rapport quadriennal de l'UNESCO consacré aux politiques culturelles, publié début 2026 et pour lequel la Tunisie a soumis son propre rapport national, les revenus des artistes pourraient chuter de 24% d'ici 2028 sous l'effet de l'expansion de l'intelligence artificielle générative. Dans la musique, le phénomène est déjà massif ailleurs : selon une étude relayée par Euronews en août 2026, près de 40% de la musique publiée dans le monde en juillet 2026 a fait appel à l'IA, et la plateforme Deezer évalue à environ 60 000 le nombre de titres générés ou assistés par IA mis en ligne chaque jour, tous pays confondus.

Aucun cas tunisien comparable aux polémiques autour d'artistes entièrement générés par IA, comme on en voit émerger en France ou aux États-Unis, n'a pour l'instant été documenté publiquement. Cette absence ne signifie pas que le sujet est théorique : elle traduit plutôt un secteur tunisien encore au stade de la prise de conscience institutionnelle, avant l'irruption de cas individuels médiatisés.
Une loi qui change la donne, votée en mai 2026
C'est le fait le plus concret de ce dossier. Le 12 mai 2026, l'Assemblée des représentants du peuple a adopté, par 76 voix pour et une seule abstention, une nouvelle loi relative à l'artiste et aux métiers artistiques, composée de 45 articles. Le texte crée une carte professionnelle pour les artistes et les travailleurs des métiers artistiques, et intègre pour la première fois, à travers son article 8, les arts numériques et l'intelligence artificielle dans le champ des domaines artistiques officiellement reconnus par l'État.

Concrètement, cette reconnaissance couvre des métiers comme le design assisté par IA, l'illustration algorithmique ou la création de jeux vidéo, et l'article 14 ouvre à ces professionnels l'accès à la carte professionnelle artistique, avec les mécanismes de soutien de l'État et une couverture sociale prioritaire qui en découlent. C'est un choix net : plutôt que de traiter l'IA comme une menace à endiguer, le législateur tunisien choisit d'intégrer les nouveaux métiers numériques dans le statut protecteur de l'artiste, à charge pour les textes d'application de préciser les contours de cette reconnaissance.
Le débat s'installe dans les universités et les institutions.
En dehors du cadre légal, la réflexion progresse aussi du côté académique et institutionnel. En février 2026, le musée Macam de Tunis a organisé un colloque consacré au droit d'auteur dans les arts visuels, avec une séance entière dédiée aux interactions entre arts visuels et intelligence artificielle, en présence de responsables de l'Organisme Tunisien des Droits d'Auteur et des Droits Voisins, l'OTDAV. Du 7 au 9 mai 2026, un colloque scientifique international s'est tenu à Sousse, coorganisé par l'Institut Supérieur de Musique et l'Institut supérieur des beaux-arts de la ville, sur le thème de l'interaction rythmique entre musique, arts visuels et environnement numérique, avec une intervention spécifiquement consacrée à la musique à l'image face aux défis de l'IA générative.
Ces rendez-vous restent pour l'instant essentiellement académiques et de sensibilisation. Ils dessinent néanmoins un terrain préparatoire : c'est en formant chercheurs, enseignants et professionnels du droit d'auteur à ces questions que l'application concrète de la nouvelle loi pourra s'affiner dans les mois qui viennent.
Ce qui reste flou
Trois zones d'ombre méritent d'être posées honnêtement. D'abord, aucune étude chiffrée spécifiquement tunisienne ne mesure encore l'impact réel de l'IA sur les revenus des créateurs locaux, contrairement à ce qui existe désormais à l'échelle mondiale ou dans des marchés comme la France. Ensuite, la loi de mai 2026 pose un cadre général mais renvoie l'essentiel des modalités pratiques, notamment la question du droit d'auteur sur une œuvre assistée ou générée par IA, à des décrets d'application qui restent à publier. Enfin, l'informalité déjà très élevée du secteur, 56% des emplois selon la dernière étude disponible, pourrait rendre plus difficile encore le suivi de l'usage de l'IA par des créateurs qui échappent déjà largement aux radars administratifs.
Ce sont des chantiers, pas des lacunes accusatrices : ils indiquent simplement où portera, probablement, la prochaine étape du débat.
Ce que ce dossier permet de retenir
La Tunisie n'aborde pas l'intelligence artificielle depuis une industrie culturelle installée et prospère, mais depuis un secteur jeune, largement informel, et encore en quête de reconnaissance économique. C'est aussi ce qui rend le geste législatif de mai 2026 notable : plutôt que d'attendre une crise, le pays a choisi d'inscrire l'IA dans le statut de l'artiste avant même qu'un cas emblématique local n'impose le débat dans l'urgence. Reste à transformer cette reconnaissance de principe en protection réelle pour des créateurs dont le revenu, à l'échelle mondiale, est déjà directement questionné par cette même technologie.
– La Rédaction · L'Instant M
