De l'imagerie médicale à la stratégie d'innovation, Oumeima Laifa incarne une génération de talents tunisiens qui font de la technologie un outil de modernisation et de souveraineté.
À travers la rigueur scientifique, l'audace entrepreneuriale et une conviction forte pour la valorisation des produits du terroir, elle s'impose aujourd'hui comme l'une des voix tunisiennes de l'IA appliquée, entre l'Afrique et la Méditerranée.
De l'analyse des tumeurs à l'intelligence artificielle : une formation d'excellence
Il y a des parcours qui suivent une trajectoire. Et il y a ceux qui élargissent leur champ d'action à chaque étape. Celui du Dʳ Oumeima Laifa appartient à la seconde catégorie.
Sa formation s'écrit d'abord dans la recherche biomédicale parisienne. Docteure de Sorbonne Université, elle soutient en 2019 une thèse sous la direction de Daniel Racoceanu, chercheur de l'Institut du Cerveau (ICM). Son sujet : l'évaluation de l'angiogenèse tumorale, c'est-à la formation des vaisseaux sanguins qui alimentent les tumeurs, par des méthodes d'intelligence artificielle appliquées à la pathologie numérique.

Ses travaux ne restent pas confinés au laboratoire. Elle figure parmi les coauteurs d'une publication de 2020 consacrée à la prédiction de la survie après résection d'un carcinome hépatocellulaire grâce au deep learning appliqué à des lames histologiques, parue dans la revue Hepatology. Une démonstration concrète de ce que l'IA peut apporter au diagnostic : détecter l'invisible, et aider le médecin à décider plus tôt et mieux.
Elle cite aussi, dans son parcours, des expériences dans des institutions de recherche internationales, dont le Crick Institute à Londres, A*STAR à Singapour et King's College, qui lui ont appris à passer de la donnée à la décision.
« Élargir sa voie » : de la compréhension du corps humain à celle d'une économie
Pour Oumeima Laifa, aucune rupture dans ce cheminement. À ceux qui l'interrogent sur un changement de carrière, elle répond : « Je n'ai pas changé de voie. Je l'ai élargie. »
La logique est la même, du laboratoire à l'entreprise : poser un diagnostic rigoureux avant d'agir, tester avant de généraliser, mesurer avant de conclure. Cette méthode, héritée de la médecine, devient chez elle une doctrine de l'innovation : l'IA n'est pas une fin en soi, mais un moyen d'améliorer des décisions, qu'elles soient cliniques, managériales ou économiques.
Elle défend ainsi un modèle « hybride » : à l'humain la responsabilité, la nuance et le contexte ; à la machine la détection, la simulation et la vitesse. Dans un entretien accordé en mars 2026, elle résume cette philosophie par une règle simple : diagnostiquer avant d'acheter. Autrement dit, ne jamais adopter un outil pour lui chercher ensuite un usage.
Euklydia, un cabinet d'IA hybride

Cette vision prend forme avec Euklydia, dont elle est la fondatrice et CEO. Présenté en janvier 2026 comme le premier cabinet tunisien de transformation IA hybride, Euklydia associe expertise humaine et intelligence artificielle au sein de workflows communs, sous une gouvernance humaine clairement définie.
L'approche est tournée vers les résultats : indicateurs de performance, livrables concrets et stratégies sur mesure pour des clients de secteurs variés. En 2025, le cabinet indique avoir travaillé avec des acteurs de la pharma, de la cosmétique, de l'assurance médicale et d'agences de communication.
La preuve de concept du cabinet s'appelle Baya Beji, un avatar IA propulsé par Datamuse, la technologie propriétaire d'Euklydia. Il a donné lieu à une première collaboration entre une designer, Nesrine Abid, et un agent IA : une illustration concrète du binôme humain-machine que le cabinet défend.
Huile d'olive : l'IA contre le vrac


Le 13 octobre 2026, Euklydia a annoncé s'attaquer à un enjeu économique majeur : la valorisation de l'huile d'olive tunisienne à l'export.
Les chiffres de l'Observatoire national de l'agriculture (ONAGRI) posent le problème : entre novembre 2025 et fin août 2026, la Tunisie a exporté 381 200 tonnes d'huile d'olive vers plus de 82 pays, pour une valeur de 4 780,4 millions de dinars. Mais 85,5 % des volumes partent en vrac, contre 14,5 % en conditionné, lequel ne génère que 19,3 % des recettes d'exportation. L'Espagne (31,9 %) et l'Italie (19,8 %) figurent parmi les premières destinations. Selon le cabinet, une partie de ce vrac y est conditionnée puis vendue sous leurs propres marques.
L'écart de valeur est net : sur le segment biologique, le kilo se vend en moyenne 12,96 dinars en vrac contre 16,74 dinars conditionné, soit près de 30 % de plus.
La réponse d'Euklydia consiste à transformer des informations dispersées (marchés, prix, concurrence, consommateurs, contraintes d'accès) en feuille de route exploitable pour l'exportateur. Son modèle l'aide à répondre à quatre questions :
Où vendre ? Identifier les marchés où une huile tunisienne conditionnée présente le meilleur potentiel.
À quel prix ? Confronter le prix cible aux coûts de conditionnement, de transport et de distribution pour mesurer la marge réellement atteignable.
Avec quel positionnement ? Ajuster gamme, format, packaging et discours de marque aux attentes du marché.
Avec quels risques ? Anticiper les contraintes réglementaires, commerciales et concurrentielles avant d'engager des ressources.
La démarche suit une logique en cinq temps : précision, optimisation, opération, growth, preuve. L'exportateur reste maître de ses choix ; l'IA lui apporte visibilité, structure et mesure. Autre argument avancé : la souveraineté des données. Les informations stratégiques des exportateurs restent en Tunisie, et le modèle est conçu et développé par des ingénieurs tunisiens.
Les premiers résultats restent à ce stade limités. Selon Oumeima Laifa, les tests menés avec deux exportateurs ont donné des gains de 20 à 30 % selon le processus mesuré. Elle précise elle-même qu'il s'agit d'indicateurs de performance des processus, et non d'une hausse directe ou systématique des bénéfices, qui dépendent aussi des volumes, des coûts, des prix et de l'accès aux marchés.
Pour sa fondatrice, l'enjeu dépasse la simple technologie : « L'huile d'olive, c'est notre nationalité dans une bouteille. » Un litre exporté en vrac, c'est, pour le cabinet, une marge qui échappe au pays et un nom que les marchés ne retiennent pas.
Une vision pour la Tunisie : exister avec un modèle propre

Au-delà d'Euklydia, Oumeima Laifa porte une conviction sur la place de la Tunisie dans le développement de l'IA : le pays n'a pas vocation à imiter les États-Unis, la Chine ou l'Europe. Son avantage tient à l'agilité, à la créativité et à une « frugalité intelligente ». Elle identifie plusieurs terrains d'application prioritaires, parmi lesquels la santé, l'éducation, l'agriculture, la fintech et l'industrie, et plaide pour trois piliers : une capacité de calcul mutualisée, des données sectorielles ouvertes et des achats publics innovants.
Elle y ajoute un message aux Tunisiennes : elles n'ont pas à entrer dans la technologie, elles doivent la diriger. Et pour elle, l'IA n'est pas une menace pour l'emploi, mais pour l'immobilisme.
Ce que son parcours inspire à une génération
Le chemin de Dr Oumeima Laifa rappelle qu'une compétence rare, ici la rigueur scientifique, peut changer de terrain sans perdre sa force. En passant du laboratoire à la stratégie d'entreprise, elle montre qu'un savoir-faire de pointe peut servir un enjeu très concret : donner de la valeur, et un nom, aux produits qui portent l'image de la Tunisie.
Son parcours confirme enfin que la vraie réussite ne se mesure pas seulement aux publications ou aux contrats, mais à la capacité de bâtir des solutions utiles, souveraines et durables, qui permettent à toute une économie de décider, de produire et de rayonner par elle-même.
