Musique

Patrimoine musical : Ces grandes voix féminines qui ont forgé la musique tunisienne

Date de publication : 27/02/2026

Créée en 1934 par des intellectuels sous l’impulsion du maire Mustapha Sfar, l’« Institut Rachidi », plus connu sous le nom de La Rachidia, n’était pas seulement une école de musique, mais la mémoire vivante du malouf tunisien. Pendant près d’un siècle, cette institution a formé des générations de musiciens et conservé les archives de la chanson tunisienne traditionnelle, des qasîdas arabo-andalouses aux airs plus populaires, qu’elle s’emploie toujours à valoriser. C’est dans ce cadre, aux côtés des bals de la médina, des premières radios coloniales et, plus tard, des plateaux de télévision d’après‑indépendance, que surgissent les grandes voix féminines tunisiennes du XXe siècle. Chacune à leur manière, elles ont façonné l’identité musicale du pays, conciliant modernisation culturelle et préservation du patrimoine.


Saliha (1914-1958) : l’astre du malouf tunisien

De son vrai nom Sallouha Ben Ibrahim, Saliha naît en 1914 à Nebeur (gouvernorat du Kef), fille d’un père originaire d’Algérie et d’une mère tunisienne. Très tôt repérée pour son timbre « suave et fort », elle est remarquée par l’avocat et mélomane Hassouna Ben Ammar alors qu’elle fredonne un chant andalou en aidant sa mère. Subjugué par sa « voix cristalline », il persuade la Rachidia de l’intégrer dans ses rangs. À seulement 24 ans, Saliha fait ses débuts publics en 1938 lors de l’inauguration de la radio de Tunis, puis conquiert rapidement l’auditoire national. Élève des maîtres Khemaïes Tarnane et Mohamed Triki, elle impose une longue série de qasîdahs et d’airs orientaux empruntés au malouf, devenant la voix féminine emblématique de la Tunisie coloniale. Ses interprétations (par exemple “Ellî bikul khîar aâmel?” ou “Ya khil el salem”) illustrent le patrimoine arabo-andalou, tout en ouvrant la voie à une chanson tunisienne modernisée. Saliha meurt prématurément en 1958, laissant derrière elle un répertoire jugé « immortel » par la critique. Dans l’imaginaire tunisien, sa silhouette demeure indissociable des grands airs du malouf, notamment grâce aux nombreuses rééditions de ses disques traditionnels.


Fethia Khaïri (1918-1986) : la voix douce du théâtre

Chanteuse et actrice, Fethia Khaïri s’impose dans les années 1940 comme la coqueluche des troupes théâtrales tunisiennes. Née en 1918 à Dahmani (gouvernorat de Kef), elle se distingue par sa « voix douce et suave » aux mille registres[7]. Repérée par Bechir Rahal et baptisée sur scène « Fethia Khaïri », elle mène parallèlement une carrière musicale : dès 1936 elle enregistre des succès populaires (“Zaâma yṣâfi d-dahr”, “Hal kammûn mnayn”), puis, invitée en 1944 au sein de la Rachidia, fait entrer dans le patrimoine tunisien plusieurs nouvelles qasîdahs. Les compositeurs de la Rachidia lui écrivent ainsi Hajar al-habbîb, Qif bil-manâzil, Anûh faṭaskhar min ʾaḍmûʾî, autant de titres devenus des standards grâce à sa voix pénétrante. Au théâtre, elle joue les rôles de première, de Louis XI à Cléopâtre, faisant de la scène son principal vecteur d’influence. Bien que moins célèbre internationalement que ses cadettes, Fethia Khaïri est aujourd’hui considérée comme l’une des grandes dames du patrimoine tuniso-andalou : ses interprétations dramatiques et ses chants ont marqué l’« âge d’or » de la chanson orientale en Tunisie, et ses enregistrements anciens circulent encore dans les collections des mélomanes.

Safia Chamia (1932-2004) : l’« Oiseau du théâtre » tunisien

Compositrice et pianiste, Safia Chamia (ici dans les années 1970) est à la fois une « idole du public » tunisien et une pionnière de la scène musicale d’après-indépendance.

D’origine libanaise, Safia Chamia arrive adolescente à Tunis en 1946 après avoir été repérée au Liban par le compositeur Abderrahman El Khatib. Adoptant le nom de scène « Safia » à l’instigation du directeur de la radio Mustapha Bouchoucha, elle gagne rapidement le surnom poétique de L’« Oiseau du théâtre » tant elle fait merveille dans les troupes dramatiques d’Ali Riahi et Kaddour Srarfi. Dès ses débuts, elle alterne chant et comédie : ses premiers disques  “Sigarou”, “Kalouli asmar” sont signés par son futur mari, le violoniste Ahmed Sabbahi, et lui assurent une populaire notoriété dans les années 1950. Entre 1956 et 1960, elle s’essaie également à l’opérette aux côtés de Mohamed Jamoussi à Paris (« Mahla kâdek », duo à grand succès). De retour en Tunisie, Safia Chamia est saluée comme une figure charnière entre traditions et modernité : ses chansons, aux mélodies tuniso-orientales, restent des pièces maîtresses du répertoire populaire. Elle traverse ainsi toute l’ère bourguibienne (décorée par l’État en 1967) avant de s’éteindre en 2004. Aujourd’hui, son nom figure dans le patrimoine culturel tunisien (rue et station de métro « Safia Chamia » à Tunis), tandis que ses enregistrements, édités en CD et numériques,  continuent d’inspirer de jeunes chanteurs tunisiens.


Naâma (1934-2020) : la Première chanteuse de Tunisie

Née Halima Escheikh en 1934 à Azmour (Cap Bon), Naâma symbolise à elle seule l’essor de la chanson tunisienne indépendante. Dès l’âge de 11 ans, elle chante « pour le plaisir de [ses] parents » selon les récits, et sa carrière démarre véritablement lorsque Salah El Mahdi l’intègre à la Rachidia en 1957. C’est lui qui lui donne son nom de scène, Naâma (qui signifie « grâce ») et lui compose ses premiers succès comme “Ellîl aḥ yâlîl”. Immédiatement après l’indépendance, Naâma rejoint la troupe de la radio nationale (1958) et devient l’égérie des nouveaux médias culturels tunisiens. Tour à tour figure de proue des nuits ramadanesques (à la mythique salle El Feth) et ambassadrice du patrimoine à l’international, elle enchante l’auditoire de Tunis et du monde arabe : du festival Miss Monde Arabe de Beyrouth (1966) au Millénaire du Caire (1969), on la déclare « Première chanteuse de Tunisie » pour son talent et sa fougue scénique. Son répertoire, qui dépasse 360 chansons, a été écrit par les plus grands noms de la musique tunisienne (Khemais Tarnane, Mohamed Triki, Salah El Mahdi, Ali Riahi…) et même par des compositeurs étrangers (Saïd Mekkaoui en Égypte, Hassan Aribi en Libye…). Aujourd’hui encore, son œuvre reste un socle de référence : plusieurs textes soulignent que Naâma, en retrait de la scène depuis la fin des années 1990, demeure « une école de chant pour la nouvelle génération », tandis que des hommages nationaux, expositions, soirées spéciales, place publique à Azmour, célèbrent sa carrière hors pair.


Oulaya (1936-1990) : la soprano des années 1960

Découverte tout jeune par le violoniste Ridha Kalaï, Oulaya (de son vrai nom Beya Rahal) entre à 12 ans sous la houlette de Khemaïes Tarnane à la Rachidia. Elle y acquiert un solide apprentissage musical avant de rejoindre, à la fin des années 1950, la troupe de musique municipale puis la chorale de la radio-télévision. Dotée d’une voix de soprano claire, elle se distingue par sa polyvalence : « elle interprète différents répertoires musicaux », du malouf classique aux chansons populaires à succès. Au tournant des années 1960, Oulaya et Naâma incarnent ensemble les aspirations d’une jeunesse à la recherche de nouvelles mélodies. Surnommée Motrabet El Jil (« la mère de la génération ») par son public, Oulaya impose alors de nombreux tubes : “Allî Gârâ”, composé par son mari Helmy Bakrest sans doute son plus célèbre, repris dans les décennies suivantes par des stars arabes contemporaines (Assala Nasri, Saber Rebaï, Fadel Chaker…). Forte de son succès local, elle passe plusieurs années au Caire dans les années 1970, mais ses tournées dans le monde arabe et ses apparitions au cinéma (ex. Une page de notre histoire d’Omar Khlifi) confortent sa légende d’icône. Oulaya meurt brusquement en 1990 à Tunis, mais reste « l’une des plus célèbres chanteuses tunisiennes du XXe siècle ». Son répertoire reste vivace : chansons et arias qu’elle portait s’écoutent toujours sur les ondes tunisiennes ou dans les hommages musicaux, rappelant la fraîcheur de son héritage.

Héritage et postérité

L’héritage de ces voix légendaires est aujourd’hui activement entretenu par les institutions et les artistes tunisiens. La Rachidia elle-même célèbre régulièrement ses anciennes « stars » : lors de son 90ᵉ anniversaire, par exemple, on y a réentonné les taqâteq (chansons légères) et muwachahats immortelles jadis chantées par Saliha, Hedi Jouini ou Salah El Mahdi. L’Institut a aussi numérisé des centaines d’archives musicales, et lance à présent son site web documentaire pour rendre accessibles ces trésors patrimoniaux. De nombreux festivals et médias culturels organisent des hommages : des concerts commémoratifs, émissions spéciales, expositions ou cycles de films sur les chanteuses tunisiennes (comme celle de Naâma en décembre 2020) retraçant leurs parcours exceptionnels. Par ailleurs, le Centre des musiques arabes et méditerranéennes (CMAM/Phonothèque tunisienne) et d’autres bibliothèques conservent précieusement leurs 78 tours et partitions. Sur le plan artistique, la tradition vit grâce à la transmission : des chanteurs contemporains (classiques ou fusion) revisitent régulièrement ces répertoires. Des interprètes comme Dorsaf Hamdani, Hedi Habbouba ou Emel Mathlouthi, entre autres, reprennent à leur tour des grands succès de Saliha, Naâma ou Oulaya dans des concerts consacrés au patrimoine. Enfin, le public tunisien continue de célébrer ces icônes : plusieurs salles de spectacle et rues portent leur nom, et leurs musiques résonnent dans les foyers, attestant de leur place indélébile dans la mémoire collective.

Conclusion

Héritières d’un riche carrefour culturel, Saliha, Fethia Khaïri, Safia Chamia, Naâma, Oulaya et leurs contemporaines ont chacune, à leur manière, forgé l’identité musicale tunisienne du XXe siècle. En associant la tradition arabo-andalouse (malouf) aux rythmes locaux et aux influences modernisatrices, ces grandes dames ont offert au pays des mélodies inoubliables et une image de la femme tunisienne artiste, engagée et rayonnante. Leur travail de pionnières a valu au patrimoine national de la chanson sa renommée : en écoutant leurs enregistrements centenaires ou les hommages qui leur sont rendus, on mesure combien elles ont su toucher, par la puissance de leur voix, les aspirations et les joies de plusieurs générations de Tunisiens. Ce legs précieux, à la fois populaire et savant, continue d’être transmis et préservé par les musiciens et les institutions d’aujourd’hui, afin que la lumière de ces voix fondatrices demeure intacte.


SBS