Entre la diaspora pionnière et les nouvelles voix digitales nées en Tunisie, quelques femmes brisent le plafond de verre d'une scène comique longtemps réservée aux hommes.
Elles montent sur scène ou se filment micro en main, et n'ont pas peur de rire de tout, du quotidien tunisien, des coupures d'eau, de la pression familiale, des doubles injonctions faites aux femmes. En quelques années, une poignée de voix féminines a commencé à fissurer le quasi-monopole masculin sur la comédie tunisienne. Entre la diaspora franco-tunisienne qui a ouvert la voie depuis Paris, et les créatrices de contenu qui émergent depuis Tunis ou les réseaux sociaux, un mouvement discret mais réel prend forme.
Une scène longtemps masculine, et qui le reste largement
Pour comprendre la place des femmes dans le stand-up tunisien, il faut d'abord prendre la mesure de leur absence. Les grands noms de l'humour tunisien, Lotfi Abdelli, Saber César, Mourad Rouge, Mehdi Bachtarzi, sont tous des hommes. Les festivals comme le Tunisia Comedy Festival, qui s'est tenu à la Cité de la Culture de Tunis en février 2023, affichaient des programmes quasi exclusivement masculins. Les émissions télévisées de sketchs, les chaînes YouTube à fort abonnement, les tournées nationales : même constat.
Ce n'est pas une singularité tunisienne. À l'échelle du monde arabe, la comédie de scène reste un espace majoritairement masculin, où les femmes qui s'aventurent doivent justifier leur présence autant que leur humour. Mais depuis quelques années, des brèches apparaissent, timides, réelles, et portées par des profils très différents.
Wajiha Jendoubi : l’incontournable de la scène locale

Née en 1972 à Kairouan, Wajiha Jendoubi est l’une des comédiennes et humoristes les plus connues en Tunisie. Formée en théâtre, elle utilise la scène comme « arme » contre l’extrémisme religieux après la révolution. Avec des spectacles comme Big Bossa ou 3efcha Mon Amour, elle enchaîne les tournées en Tunisie et à l’étranger, devenant une référence de l’humour tunisien au féminin.
Samia Orosemane : la pionnière venue de Paris, les racines à Djerba

Née à Paris en 1980 de parents djerbiens, Samia Orosemane est la figure pionnière du stand-up féminin lié à la Tunisie. Formée au Conservatoire d’art dramatique de Paris, elle se fait connaître avec des spectacles comme Femmes de couleurs et Je suis une bouffonne, où elle aborde avec audace racisme, religion, voile et identité. Elle a organisé plusieurs festivals du rire à Djerba et s’est produite au Colisée de Tunis en 2020.
Maram Jungle : l'humour du quotidien, né sur Instagram à Tunis

Depuis Tunis, Maram Jungle (@maram_jungle) s’est imposée avec plus de 196 000 abonnés grâce à son concept Jungle Kitchen : elle cuisine tout en donnant une personnalité absurde aux aliments. Ses vidéos courtes capturent avec légèreté les frustrations du quotidien tunisien et lui ont valu une communauté fidèle.
Imen Lahmar : la voix nomade et assumée

Franco-tunisienne, Imen Lahmar (alias Meni) a quitté le monde du conseil pour le stand-up. Son spectacle D’origine (in)contrôlée tourne en dérision les attentes sociales, les complexes et les indélicatesses du quotidien. Elle se produit entre Paris, New York, Londres et Tunis, apportant une perspective internationale à la scène tunisienne.
Une scène émergente, mais encore peu structurée
Au-delà de ces profils identifiables, une génération de femmes commence à investir les open mics et les soirées de stand-up qui se multiplient à Tunis. Des espaces comme le Come N Laugh Tunis, groupe de comédie open mic fondé dans la capitale et actif sur Meetup, organisent des soirées informelles où "n'importe qui peut se produire, regarder ou simplement profiter de quelques rires", selon la description du collectif. Ces espaces sans pression et sans sélection constituent des premiers tremplins essentiels pour les artistes débutants, et notamment pour les femmes.
Mais la structuration reste le défi central. Comme le reconnaissait Mehdi Bachtarzi à Middle East Eye : "On manque de lieux pour se produire et ce n'est pas structuré." Ce constat, formulé du point de vue d'un homme déjà établi dans le milieu, vaut doublement pour les femmes qui cherchent à s'y faire une place.
Contrairement à d'autres pays de la région, le Maroc dispose d'une scène stand-up féminine plus visible, avec des artistes comme Asmaa Khoukhou, la Tunisie ne compte pas encore de club de comédie pérenne, de résidences d'artistes dédiées au stand-up, ni de festival d'humour régulier depuis l'arrêt du festival de Djerba. La plateforme de billetterie Teskerti.tn recense bien des soirées de stand-up ponctuelles à Tunis, notamment au The Lights Coffee House du lac 2, mais ces événements restent isolés et difficiles à inscrire dans une dynamique durable.

L'humour tunisien : une soupape, une politique
Ce qui frappe, dans les contenus comiques qui circulent en Tunisie, c'est leur ancrage dans une réalité sociale précise et vécue. Les pénuries d'eau et d'électricité, le prix du mouton qui s'envole à l'Aïd, les relations parents-enfants dans une société traversée par le choc des générations, la pression du mariage : autant de sujets qui nourrissent un humour de reconnaissance, celui qui fait rire parce qu'il dit ce que chacun vit sans oser toujours le nommer.
Pour les femmes qui s'emparent du micro, ce registre prend une dimension supplémentaire. Parler de sa propre vie, de ses relations familiales, des injonctions contradictoires, de la fatigue des normes, c'est déjà, en soi, un acte de visibilité. Un proverbe tunisien dit que "l'accumulation des galères finit par faire rire". Pour les humoristes femmes, le rire est aussi une façon de faire exister une parole longtemps absente des tribunes comiques.
Samia Orosemane formule cela avec une clarté désarmante dans ses spectacles : elle ne cherche pas à diviser, mais à rassembler, en passant "ses semblables au moulin de sa critique et en les mettant tous sur le même plan”. Tout le monde est visé, personne n'est épargné, et c'est précisément ce qui fait que tout le monde rit.

Ce que l'invisibilité dit du chemin restant à faire
L'un des enseignements de ce reportage est en creux : la difficulté à trouver des profils féminins de stand-up tunisiens documentés est en elle-même un indicateur. Là où les humoristes hommes ont des pages Wikipédia, des chaînes YouTube à plusieurs centaines de milliers d'abonnés et des spectacles multiplement recensés, les femmes restent largement dans l'angle mort des médias culturels tunisiens.
Cela ne signifie pas qu'elles sont absentes. Des soirées open mic se tiennent, des femmes prennent le micro, des vidéos circulent sur TikTok et Instagram sans toujours faire l'objet d'une couverture presse. La scène existe en partie dans un espace informel, non institutionnalisé, que les radars médiatiques ne captent pas encore systématiquement.
C'est peut-être là le vrai portrait de la scène comique féminine tunisienne aujourd'hui : en train de se constituer, dans les marges productives d'une société qui rit de ses contradictions, portée par quelques figures visibles et par une multitude d'artistes qui n'ont pas encore de nom dans les colonnes des journaux. La prochaine Samia Orosemane est peut-être en train de filmer sa première vidéo dans une cuisine de Tunis, de Sfax ou de Sousse. Elle n'a pas encore 200 000 abonnés. Mais elle commence.
La Rédaction
