Tourisme

Djerba classée UNESCO : ce que ça change pour l'île et ses habitants

Date de publication : 15/06/2026


Le 18 septembre 2023, Djerba a été officiellement inscrite sur la Liste du patrimoine mondial de l'Humanité lors de la 45e session élargie du Comité du patrimoine mondial à Riyad. Deux ans et demi plus tard, le bilan est contrasté. Entre un plan de gestion enfin adopté, des records de fréquentation et une saison 2026 sous pression géopolitique, l'île navigue entre prestige international et réalités de terrain. 

Un dossier de onze ans, un label de 26 ans d'attente

L'inscription de Djerba n'a abouti qu'en 2023, à l'issue d'un parcours semé d'embûches qui a duré onze ans. La dernière inscription d'un site tunisien au patrimoine mondial datait de 1997 avec le site archéologique de Dougga. Vingt-six ans d'absence. 

Ce n'est pas toute l'île qui est classée, mais 8 zones  et 24 monuments. 8 zones dont deux à mode d'occupation dense (Hara Sghira et le centre ancien de Houmt Souk) et cinq à mode d'occupation suburbain. Les 24 monuments comprennent des mosquées, la synagogue de la Ghriba et l'église Saint-Nicolas. 

Le bien est inscrit selon le critère V : être un exemple éminent d'établissement humain traditionnel dont l'interaction avec l'environnement est devenue vulnérable sous l'impact d'une mutation irréversible.


Ce qui a changé depuis 2023


La première avancée concrète est arrivée en novembre 2025. La commission régionale chargée de la gestion du site a validé à Médenine le document d'orientation pour la gestion des zones de l'île classées au patrimoine mondial. Ce document, adopté comme règlement officiel à partir du 21 novembre 2025, définit les principes clés pour la gestion, la conservation et la valorisation du bien. Il a été élaboré sur une période de huit mois en collaboration entre des architectes et l'Institut National du Patrimoine. 

Il a pour objectif de structurer les interventions d'aménagement et les projets d'urbanisation dans les zones classées et leur zone tampon, et servira de fondement à l'élaboration du plan de sauvegarde et de réhabilitation. 

Le ministère de la Culture a également mis en place une équipe spéciale pour surveiller la construction de bâtiments, collecter des données sur les zones protégées et préparer des projets de préservation. 


Le tourisme : une hausse record, une saison 2026 sous tension


Les chiffres 2025 confirment l'attractivité de l'île. En 2025, Djerba a accueilli 1,23 million de touristes, en hausse de 5 % par rapport à 2024 et de 1,1 % par rapport au record de 2019, selon Hichem Mahouachi, délégué régional de l'ONTT. Les nuitées enregistrées se sont élevées à 7,108 millions, en progression de 1,4 % sur un an. Les touristes français arrivent en tête avec 280 000 visiteurs, suivis des Tunisiens avec 220 000. 

Mais mai 2026 raconte une autre histoire. La saison touristique a démarré début mai mais le secteur tourne au ralenti en raison des tensions au Moyen-Orient. Avant les frappes sur l'Iran fin février, un hôtelier de l'île recevait 100 nouvelles réservations par jour. Aujourd'hui, c'est seulement 50. Le cours du kérosène a doublé depuis le début de l'année, forçant les compagnies à augmenter leurs prix. Néanmoins, 5 600 vols sont programmés entre avril et septembre 2026, en hausse de 3,3 % sur un an, en provenance de 16 pays surtout européens.

La Tunisie est considérée comme l'une des destinations les plus sûres du bassin méditerranéen, un avantage comparatif réel dans ce contexte. 


Les tensions que le label ne règle pas

Le classement a mis en lumière des contradictions que l'île portait depuis des décennies. Le développement touristique a profondément transformé le paysage culturel de Djerba. Dans certaines régions, les habitations traditionnelles ont été remplacées par des infrastructures touristiques modernes. Un manque de supervision institutionnelle a conduit à des constructions illégales sur des sites archéologiques et à des démolitions non autorisées. 

La pression sur les espaces naturels reste vive. Un projet touristique sur la plage de Lella Hadhria, sur 114 hectares, suscite le rejet de la société civile et des habitants, qui rappellent que cette plage est le dernier refuge balnéaire accessible aux Djerbiens en été. Un député a dénoncé le fait que le tourisme à Djerba s'est transformé en simple tourisme de subsistance, sans innovation. 

Sur les 24 monuments inclus dans les limites du bien, seulement huit bénéficient d'une protection juridique au titre de monuments historiques nationaux. Un processus légal est en cours pour accorder aux monuments restants une protection juridique suffisante. 


La question que le label pose sans la résoudre


La simple reconnaissance de l'Unesco ne suffit pas pour préserver cet héritage exceptionnel si elle n'est pas suivie par la mise en œuvre concrète des engagements pris par l'État tunisien. 

Deux ans et demi après Riyad, le plan de gestion existe enfin. Les chantiers de restauration sont identifiés. Les outils juridiques progressent. Mais la pression touristique reste forte, les constructions informelles persistent, et la saison 2026 s'ouvre dans un contexte géopolitique incertain.

Djerba concentre à elle seule un quart des nuitées enregistrées au niveau national. C'est à la fois sa force et sa fragilité. Un label UNESCO ne protège pas une île du monde. Il crée une obligation de la traiter comme telle. 


Asma Ayadi