Il y a des entrepreneurs qui répondent à un problème. Et il y a ceux qui répondent à un vide. Rahma Ben Abid appartient à cette deuxième catégorie. À 28 ans, cette consultante devenue CEO a bâti Shape, une plateforme EdTech qui réinvente la formation professionnelle continue en Tunisie, en Oman et au Maroc. En novembre 2024, Forbes Middle East l'a inscrite dans son classement « 30 Under 30 », catégorie Impact social. Un pari construit méthodiquement, sans bruit, depuis Tunis.

Avant Shape : une consultante qui voit ce qui manque
Avant de fonder sa startup, Rahma Ben Abid travaille comme consultante en marketing et accompagnatrice professionnelle. Elle coache des entrepreneurs, intervient dans des universités, est mentor marketing au Founder Institute Tunisia. De 2019 à 2021, elle est également Innovation Manager chez She Starts Africa. C'est depuis cette position, au croisement du monde académique, du marché de l'emploi et de l'accompagnement individuel, qu'elle identifie le manque : les professionnels tunisiens n'ont pas de parcours de formation continue adapté à leurs ambitions réelles. Les plateformes internationales existent. Elles ne tiennent pas compte des spécificités du marché local, ni des besoins concrets des recruteurs de la région.

En octobre 2021, elle lance Shape avec une première cohorte de douze candidats. La startup reçoit le label Startup Act de Smart Capital en décembre 2022, validation officielle de son modèle dans l'écosystème tunisien.
Shape : former pour placer, placer pour transformer
Shape est une plateforme SaaS de formation continue personnalisée. Son principe : chaque utilisateur construit son propre parcours de montée en compétences, aligné sur un plan de carrière concret. Le catalogue couvre le marketing, la gestion d'entreprise, l'informatique et le design. À mi-chemin entre un coach professionnel et une plateforme de recrutement, Shape connecte directement la formation aux opportunités d'emploi, un pont que peu de startups EdTech de la région avaient osé franchir.
En mars 2023, la plateforme boucle une levée de fonds de 50 000 dollars auprès de l'Oman Technology Fund (OTF), fonds activement engagé dans l'écosystème startup tunisien. Aujourd'hui, Shape compte plus de 2 000 utilisateurs actifs quotidiens et opère en Tunisie, en Oman et au Maroc, avec des clients dans toute la région MENA.

L'inclusion comme ligne de fond
Ce qui distingue le parcours de Rahma Ben Abid au-delà des chiffres, c'est la dimension sociale intégrée dans la feuille de route de Shape dès le départ. La plateforme a développé des modules spécifiquement pensés pour les enfants souffrant de dyslexie, une initiative rare dans l'écosystème EdTech régional. D'ici 2026, Shape prévoit d'élargir cette offre aux personnes en situation de handicap physique.
Ce choix dit quelque chose de fondamental sur la vision de cette entrepreneuse. Pour elle, la formation professionnelle ne peut pas être un privilège. L'accessibilité n'est pas une option, c'est une responsabilité.
Forbes, Oman, Maroc : une trajectoire qui s'exporte
En novembre 2024, lorsque Forbes Middle East publie son édition annuelle du classement « 30 Under 30 », Rahma Ben Abid figure parmi les douze Tunisiens sélectionnés sur 153 lauréats représentant 24 nationalités. Elle est l'une des rares femmes CEO dans la catégorie Impact social d'une liste où l'âge moyen est de 26 ans. Cette distinction place Shape et sa fondatrice sur la carte mondiale de l'EdTech à impact.
La présence en Oman, marché habituellement difficile d'accès pour les startups tunisiennes, est une étape symbolique forte. Shape ne s'adresse plus seulement au marché local, elle exporte un modèle tunisien de formation vers des économies du Golfe en pleine transformation de leurs marchés de l'emploi. Une expansion que peu de startups EdTech tunisiennes peuvent afficher à ce stade de leur développement.
Ce que son parcours dit à une génération
Rahma Ben Abid n'est pas le profil type de l'entrepreneur qu'on attend. Elle n'a pas levé des millions avant 25 ans. Elle n'est pas sortie d'une école de commerce internationale. Elle a regardé autour d'elle, identifié un manque, et construit méthodiquement la solution. Conférencière régulière à l'Esprit School of Business et dans plusieurs institutions tunisiennes, elle transmet cette même philosophie aux jeunes qui hésitent à se lancer : l'expertise précède la startup, et non l'inverse.

Dans un écosystème encore trop souvent dominé par des profils masculins, son parcours dessine une autre voie. Celle d'une femme qui n'a pas attendu les conditions parfaites pour agir, et qui mesure aujourd'hui l'impact de Shape non pas à la taille de sa valorisation, mais au nombre de professionnels qu'elle a aidé à se réinventer.
