L'écosystème tunisien des startups reste encore largement masculin : selon les données de DisrupTunisia, seulement environ 16 % des fondateurs de startups tunisiennes labellisées sont des femmes. Mais ce chiffre minoritaire cache des parcours de plus en plus visibles, primés et internationalisés. En 2026, deux Tunisiennes figurent pour la première fois dans le Top 100 mondial du concours Africa's Business Heroes (Fondation Jack Ma), preuve que la scène entrepreneuriale féminine tunisienne gagne en reconnaissance continentale. Voici cinq portraits de fondatrices qui incarnent cette dynamique, dans des secteurs aussi différents que la mode circulaire, la deep tech verte, l'agri-tech, l'artisanat digitalisé et la greentech.
Hajer Derouiche : Actifs Précieux, la deep tech verte tunisienne

Ingénieure sensibilisée dès sa première année d'école d'ingénieurs à Tunis à l'idée de devenir « créatrice d'entreprise plutôt que demandeuse d'emploi », Hajer Derouiche a fondé Actifs Précieux, présentée sous le nom Apyrion à l'international, avec son associé Hedi Derouiche. La startup développe une technologie d'extraction par fluide supercritique pour produire des actifs naturels destinés aux marchés de niche : parfums naturels, cosmétique biologique, produits phytopharmaceutiques et nutraceutiques.
Hajer a personnellement développé la machine pilote permettant d'obtenir ces extraits, avec l'ambition de conquérir le marché américain avec des produits entièrement tunisiens. Son travail s'inscrit dans une logique de valorisation scientifique des ressources naturelles méditerranéennes, combinant recherche appliquée et fort potentiel d'exportation.
Son parcours a été salué par plusieurs distinctions : lauréate du Trophée Innovation lors de la 6e édition des Trophées des Femmes Entrepreneures de Tunisie (Managers), participation à la délégation TechWomen en Afrique du Sud, et sélection au programme européen Women TechEU, un parcours d'accompagnement de dix-huit mois dédié aux startups deep tech dirigées par des femmes. En juin 2026, elle rejoint elle aussi le Top 100 mondial d'Africa's Business Heroes aux côtés d'Ameni Mansouri.
Syrine Chaalala : nextProtein, transformer les insectes en protéines durables

L'idée de nextProtein est née loin de la Tunisie. Experte en interventions d'urgence pour la FAO, Syrine Chaalala travaillait à Madagascar lors d'une invasion de criquets qui détruisait les récoltes et aggravait une crise de famine. Cette expérience de terrain lui fait prendre conscience du potentiel nutritionnel largement sous-exploité des insectes. Avec son partenaire Mohamed Gastli, ingénieur chimiste et CEO de la startup, elle commence à expérimenter dans un garage tunisien avant de fonder nextProtein en 2015.
La startup élève des larves de mouche soldat noire nourries de déchets agroalimentaires, qu'elle transforme en poudre protéinée, huile et engrais naturel, destinés à l'alimentation animale en remplacement du soja ou de la farine de poisson. L'entreprise a convaincu des investisseurs de renom : Kima Ventures (le fonds de Xavier Niel), des business angels de la Silicon Valley, ou encore le fondateur du ketchup Heinz. Après une levée d'amorçage de 1,3 million d'euros en 2017 et une série A de 10,2 millions d'euros en 2020, nextProtein a finalisé en novembre 2025 une série B de 18 millions d'euros co-menée par SWEN Capital Partners (Blue Ocean Fund) et British International Investment (BII), première opération directe de BII en Tunisie. Un financement complémentaire de 4 millions d'euros de dette a été accordé par Société Générale, CIC Paris Innovation et la Banque des Start-ups. Ces fonds permettront d'ouvrir un second site de production tunisien, capable de produire 12 000 tonnes d'ingrédients par an.
Début 2026, Syrine Chaalala figure parmi les dix femmes fondatrices les plus performantes en matière de levée de fonds en France selon le classement du média Eldorado, une reconnaissance qu'elle a dédiée aux autres femmes entrepreneures de son secteur.
Jihene Touati : Arzaak, digitaliser l'artisanat pour créer des revenus durables

Le parcours de Jihene Touati ne suit pas la trajectoire classique de la tech tunisienne : après une licence en littérature et civilisation anglaises, elle poursuit un master en management et marketing des industries créatives, puis dirige un centre de formation professionnelle en artisanat et arts culinaires. C'est la crise du Covid-19, qui a stoppé net son centre physique, qui la pousse à digitaliser entièrement son offre.
Arzaak, lancée en 2020, est une plateforme qui rend les formations artisanales accessibles en ligne (broderie, pâtisserie, transformation agroalimentaire) et connecte savoir-faire traditionnel, formation certifiée et accès à l'emploi. Elle a également introduit un outil basé sur l'intelligence artificielle le « Green Pass » destiné à aider les artisans à respecter les normes internationales et à réduire leur impact environnemental. Selon son profil professionnel, la plateforme a formé plus de 4 300 femmes et mis en relation plus de 1 600 d'entre elles avec des opportunités d'emploi, en Tunisie mais aussi au Maghreb, en Europe, dans le Golfe et auprès de la diaspora.
Jihene Touati a été désignée meilleure entrepreneure de Tunisie en 2023 par Riyeda, puis a remporté le prix féminin national du POESAM 2025 (Prix Orange de l'Entrepreneur Social en Afrique et au Moyen-Orient) en septembre 2025. En 2026, Arzaak a été sélectionnée parmi le Top 50 des startups EdTech africaines du programme Get Ready 4 Timbuktoo, soutenu par le PNUD.
Khouloud Ayachi : MEPS, transformer les déchets agricoles en énergie

Khouloud Ayachi est issue d'une famille d'agriculteurs et d'éleveurs de la région de Bargou. Diplômée en 2022 d'un master professionnel en environnement et analyse physico-chimique des sols industriels à la faculté des sciences de Monastir, elle fonde MEPS (Methane Energy Production Solutions), qui développe un biodigesteur intelligent, mobile et autonome capable de transformer les déchets organiques en biogaz utilisable pour la cuisson ou l'alimentation d'équipements agricoles, ainsi qu'en biofertilisant naturel. Une application mobile et un chatbot permettent aux utilisateurs de suivre leur production en temps réel.
Le prototype a été développé avec le soutien de l'École du Code et du Fablab Solidaire dans le cadre de l'Orange Summer Challenge, où MEPS a remporté la deuxième place de l'édition internationale 2024. La startup mène des projets pilotes avec des éco-lodges, des agriculteurs et des acteurs du tourisme, avant un lancement de la production industrielle en 2026. En juin 2025, Khouloud Ayachi a été distinguée dans le classement Forbes Afrique « 30 Under 30 ».
Ameni Mansouri : Dabchy, la mode circulaire made in Tunisia

Ingénieure biomédicale diplômée de l'université Paris-Descartes, Ameni Mansouri travaillait chez le laboratoire pharmaceutique Sanofi-Pasteur en France lorsqu'elle a découvert, lors d'un déménagement de Lyon à Paris, les applications de vide-dressing en ligne. Constatant qu'en Tunisie ces échanges se faisaient de façon informelle et peu sécurisée dans des groupes Facebook, elle décide de quitter son poste pour créer une plateforme structurée.
Elle cofonde Dabchy en janvier 2016 avec Ghazi Ketata et Oussema Mahjoub : d'abord un simple site web, puis une plateforme complète avec paiement en ligne et applications mobiles à partir de 2017. Le concept, une marketplace d'achat-revente de vêtements neufs et d'occasion pensée comme un réseau social où les utilisatrices interagissent entre elles, s'inspire de modèles comme Vinted, adapté au marché nord-africain. Dabchy a levé des fonds dès ses débuts via l'accélérateur Flat6Labs, puis auprès d'investisseurs américains basés dans la région MENA (300 000 dollars), avant d'étendre ses opérations au Maroc, à l'Algérie puis à l'Égypte en 2023. La plateforme revendique aujourd'hui plus d'un million d'utilisateurs dans la région.
Son parcours a été distingué à plusieurs reprises : sélection TechWomen en 2018, startup classée parmi les 100 meilleures d'Afrique par l'Africa Forum la même année, premier acteur arabe et africain sélectionné par l'incubateur français Look Forward en 2019, et figure dans le classement Forbes Middle East « 30 Under 30 » 2019. En juin 2026, elle intègre le Top 100 du concours Africa's Business Heroes, sélectionnée parmi plus de 24 000 candidatures venues de 54 pays africains, une première historique pour la Tunisie avec deux représentantes la même année.
Ce que ces cinq parcours révèlent
Au-delà de leurs secteurs très différents, mode circulaire, deep tech, agri-tech, edtech à impact et greentech, ces cinq fondatrices partagent des points communs frappants : une formation scientifique ou technique solide, une expérience professionnelle antérieure souvent internationale (Sanofi, FAO) qu'elles ont quittée pour entreprendre, et une capacité à attirer des financements internationaux malgré un écosystème tunisien où les femmes fondatrices restent minoritaires. Plusieurs d'entre elles ont bénéficié de programmes dédiés à l'entrepreneuriat féminin (TechWomen, Women TechEU, Orange Summer Challenge, POESAM), signe que ces dispositifs jouent un rôle réel dans l'émergence de ces trajectoires.
SOURCES
Les données sur l'écosystème startup tunisien proviennent de DisrupTunisia et Startup Tunisia (startup.gov.tn). La sélection d'Ameni Mansouri et Hajer Derouiche au Top 100 d'Africa's Business Heroes 2026 est confirmée par Managers.tn (11 juin 2026), La Presse de Tunisie (14 juin 2026) et AllAfrica (15 juin 2026). Le profil de Dabchy s'appuie sur TechWomen, We Are Tech Africa et WebManagerCenter. La levée de fonds série B de nextProtein (18 M€, novembre 2025) est documentée par Managers.tn, WebManagerCenter, African Manager, Goodwin Law et Feed & Additive Magazine. Le classement Eldorado sur Syrine Chaalala est publié par Managers.tn (février 2026). Les profils d'Arzaak et MEPS s'appuient sur les fiches LinkedIn des fondatrices, Startup Tunisia, La Presse de Tunisie et African Manager. Le parcours Forbes Afrique 30U30 de Khouloud Ayachi est confirmé par Forbes Afrique (juin 2025).
