Dossier & Reportage

Patrimoine tunisien : quand l'histoire prépare son avenir

Date de publication : 19/09/2026

Les Journées européennes du patrimoine reviennent ce weekend, l'occasion pour L'Instant M de prendre du recul sur une année 2026 particulièrement dense pour le patrimoine tunisien. Entre une consécration mondiale, un chantier qui forme déjà la prochaine génération d'artisans, un palais qui s'ouvre à la réalité virtuelle et un littoral qui rappelle l'urgence de protéger ce qui reste, ce dossier propose un état des lieux volontairement transversal plutôt qu'un simple inventaire de monuments.

Le patrimoine tunisien en chiffres

Sites inscrits au patrimoine mondial de l'UNESCO : 10, dont 9 culturels et 1 naturel (le parc national de l'Ichkeul), après l'entrée de Sidi Bou Saïd en juillet 2026, UNESCO, Institut national du patrimoine

Éléments tunisiens reconnus par l'UNESCO toutes listes confondues : 24 (patrimoine matériel, immatériel, documentaire, géologique), délégation permanente de la Tunisie auprès de l'UNESCO

Éléments inscrits sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel : 10, dont 4 dossiers nationaux : la poterie des femmes de Sejnane (2018), la pêche à la charfiya des îles Kerkennah (2020), la harissa (2022) et les arts du spectacle des Twayef de Ghbonten (2024). UNESCO

Autres reconnaissances UNESCO : 3 inscriptions au registre Mémoire du monde, dont les archives musicales du baron Rodolphe d'Erlanger ; 1 géoparc mondial (le Dahar) ; 7 chaînes UNESCO actives dans des universités tunisiennes

Sites archéologiques recensés sur le territoire tunisien : environ 44 000, Institut national du patrimoine

Monuments recensés dans la seule médina de Tunis : plus de 700, palais, mosquées et mausolées compris

Sidi Bou Saïd, dixième site tunisien classé par l'UNESCO

Le 25 juillet 2026, lors de la 48ᵉ session du Comité du patrimoine mondial réunie à Busan, en Corée du Sud, le village de Sidi Bou Saïd a été inscrit à l'unanimité sur la Liste du patrimoine mondial de l'UNESCO. Il devient ainsi le dixième site tunisien classé, et le vingt-quatrième élément du pays reconnu par l'UNESCO toutes listes confondues, immatérielles comprises. Ce classement récompense une identité construite en grande partie au XXᵉ siècle : c'est le décret du 28 août 1915, obtenu sous l'impulsion du baron Rodolphe d'Erlanger, qui a imposé le bleu et le blanc sur les façades du village et interdit toute construction anarchique sur le promontoire, faisant de Sidi Bou Saïd le tout premier site classé au monde en la matière.

Cette reconnaissance internationale intervient après une première étape obtenue quelques mois plus tôt : en février 2026, le village avait déjà bénéficié d'une inscription sur la liste définitive du patrimoine du monde islamique de l'ICESCO, avec une recommandation officielle de porter le dossier devant l'UNESCO. La même session avait inscrit, dans la foulée, le fort historique de Ghar El Melh sur cette même liste islamique.

La jeunesse retrouve le geste, dans la médina de Tunis

Le 29 juillet 2026, la caserne El Attarine, bâtiment historique de la médina de Tunis, a accueilli le lancement du premier chantier-école du projet SAWN. Porté par l'Institut européen de coopération et de développement (IECD Tunisie), en partenariat avec la Fondation Kamel Lazaar et l'Institut national du patrimoine, avec le soutien de l'Association de sauvegarde de la médina de Tunis, ce chantier vise à initier des apprentis de la formation professionnelle, des étudiants et des jeunes en décrochage scolaire aux métiers de la restauration du bâti ancien, des savoir-faire aujourd'hui confrontés à une pénurie de main-d'œuvre qualifiée.

Ce chantier a une double vocation, à la fois pédagogique et concrète : les travaux réalisés sur place doivent également permettre de préparer la caserne El Attarine à accueillir, du 23 octobre au 22 novembre 2026, la huitième édition de Jaou Tunis, la Biennale de l'Image en Mouvement. Autrement dit, ce sont les mains des apprentis d'aujourd'hui qui prépareront la scène culturelle de cet automne.

Le patrimoine entre dans une autre dimension.

Le 10 juin 2026, le Centre des musiques arabes et méditerranéennes a inauguré, au palais Ennejma Ezzahra de Sidi Bou Saïd, une expérience immersive baptisée Ennejma Ezzahra XR. Financé par le Fonds des ambassadeurs américains pour la préservation culturelle, ce dispositif combine réalité virtuelle, réalité augmentée et modélisation 3D pour plonger les visiteurs dans l'histoire du Congrès de musique arabe du Caire de 1932 et reconstituer la disposition d'un orchestre oriental traditionnel autour du nador. Sa réalisation technique a été confiée à Tynass, une jeune startup tunisienne spécialisée dans les technologies immersives, preuve que la valorisation du patrimoine national mobilise désormais des compétences locales de pointe.

Au musée national du Bardo, c'est une aile entière qui a retrouvé son public : le deuxième étage, fermé pendant plusieurs années, a rouvert partiellement en juin 2026, redonnant accès à des mosaïques majeures. Cette réouverture s'accompagne d'une réorganisation tarifaire, avec un billet combiné permettant de visiter à la fois le Bardo et le site de Carthage.

Ce qui menace encore le patrimoine tunisien

Toutes les nouvelles ne sont pas aussi réjouissantes. Le littoral nord reste un point de vulnérabilité majeur : les trois forts ottomans de Ghar El Melh, construits vers 1650 et récemment reconnus par l'ICESCO, sont directement exposés à l'érosion côtière, qui a fait reculer certains secteurs du lido de façon spectaculaire depuis les travaux portuaires des années 1970. L'Institut national du patrimoine a organisé une journée scientifique consacrée à l'évaluation de ces dégâts après le passage de tempêtes hivernales, tandis qu'un plan d'action d'urgence a été lancé cet été pour tenter de revégétaliser les canaux et limiter la dégradation de la forêt littorale.

Dans un registre plus positif, l'amphithéâtre romain d'El Jem a de son côté achevé, avec le soutien du Fonds des ambassadeurs américains, un projet d'accessibilité incluant un ascenseur pour les personnes à mobilité réduite, la réhabilitation de ses réseaux de drainage et la restauration de mosaïques, une inauguration célébrée début avril 2026 en présence de l'ambassadeur américain en Tunisie.

Ce que ce panorama raconte

D'un village entier devenu modèle de préservation architecturale à un chantier qui forme déjà les artisans de demain, en passant par un palais qui se réinvente grâce à une startup tunisienne, l'année 2026 dessine une même ligne directrice : le patrimoine tunisien n'est plus seulement défendu, il est de plus en plus activement réinvesti, par la jeunesse comme par la technologie. Reste que cette dynamique ne dispense pas de vigilance, comme le rappelle, à quelques dizaines de kilomètres de Sidi Bou Saïd, l'érosion qui menace les forts de Ghar El Melh. Le patrimoine ne se protège jamais une fois pour toutes ; il se prépare, année après année, à traverser celles qui viennent.

La Rédaction · L'Instant M