La télévision tunisienne a fêté ses 60 ans en 2026, et des institutions publiques viennent de recenser plus de 2,3 millions de documents audiovisuels, photographies comprises, dans les fonds nationaux. Mais ces chiffres ne disent pas ce qui est réellement sauvé. Selon les Archives nationales, une grande partie des archives audiovisuelles des établissements publics est en mauvais état, et la Tunisie ne dispose d'aucun laboratoire capable de restaurer les bandes, vidéos et films anciens. Le 27 octobre, la Journée mondiale du patrimoine audiovisuel, proclamée par la Conférence générale de l'UNESCO, rappelle l'enjeu. Ce dossier recoupe ce que disent les sources publiques, et signale ce qu'elles ne permettent pas de dire.


Qui conserve quoi ?
Il n'existe pas d'archive audiovisuelle unique en Tunisie. Les fonds sont répartis entre plusieurs institutions :
– Le ministère des Affaires culturelles est propriétaire des anciens laboratoires de Gammarth, acquis en 2003. Ces laboratoires détiennent négatifs, rushes et copies des Actualités tunisiennes.
– La Bibliothèque nationale de Tunisie accueille depuis 2023 une partie de ces bobines, dans des réserves de 1 050 m² d'une capacité de 26 000 bobines. Un protocole de partenariat avec le Centre national du cinéma et de l'image (CNCI) a été signé en novembre 2017.
– La Cinémathèque tunisienne, installée à la Cité de la Culture, a reçu le 4 janvier 2024 une partie des archives du Centre des arts du Belvédère, soit près de 30 bobines et des diapositives, avant leur transfert définitif. Les bobines audio du patrimoine musical doivent être confiées au Centre de musique arabe et méditerranéenne.
– Les Archives nationales mènent un recensement des documents audiovisuels et préparent une stratégie de numérisation.
– La télévision tunisienne et la radio tunisienne conservent leurs propres archives. La Radio détient environ 200 000 enregistrements audio, et la Présidence du gouvernement plus de 231 000 enregistrements vidéo, selon le recensement des Archives nationales.


Un colloque tenu à Hergla en août 2018 avait déjà constaté que des archives dégradées sont dispersées dans le pays, entre chaînes, ministères et fédération d'amateurs, et attribué cette dispersion à des responsabilités juridiques floues.
Gammarth : le chantier le mieux documenté
Le fonds de Gammarth est le seul pour lequel des chiffres de sauvetage sont publiés. Il comprend des documentaires, des films d'amateurs, des films étrangers, des longs et courts métrages et les Actualités tunisiennes. Le ministère évoquait en juin 2022 près de 32 000 bobines, dont environ 4 499 avaient alors été « sauvées ». Le chiffre de 30 666 bobines est repris dans un communiqué de janvier 2024.
Le transfert vers la Bibliothèque nationale a concerné 10 014 bobines en huit étapes entre le 16 janvier et le 31 décembre 2023. Le tri et l'inventaire ont porté sur 12 124 bobines entre le 2 janvier et le 18 octobre 2024. Ces deux séries correspondent à des opérations différentes et ne s'additionnent pas.
Le ministère décrivait lui-même en juin 2022 ces archives comme « actuellement mal conservées », et demandait de renforcer l'équipe, de recourir à une expertise étrangère et d'accélérer la création d'un laboratoire de numérisation et de sauvegarde.

Ce que disent les chiffres
– Plus de 2,3 millions de documents audiovisuels recensés au niveau national, dont environ 2 millions de photographies et 43 000 enregistrements sonores, et 286 000 films, dont beaucoup sont en train de se dégrader, Archives nationales, sur Radio nationale, relayé par AllAfrica, 22 avril 2026.
– Collectes auprès des établissements publics : 4 504 CD, 9 032 cassettes vidéo, 9 507 cassettes audio et 73 films. Auprès d'institutions privées : 1 000 cassettes audio, 600 cassettes vidéo, 950 CD, 535 films complets, 59 anciennes cassettes publicitaires et 68 films inachevés. Archives nationales, via WMC, 30 octobre 2025.
– Sur 27 départements ministériels sollicités, 20 ont répondu au recensement, Archives nationales, via WMC, 30 octobre 2025.
– Environ 30 666 bobines à Gammarth, pour 26 000 bobines de capacité dans les réserves de la Bibliothèque nationale.
– En 2011, 20 à 25 % des archives de la télévision et de la radio étaient estimés irrécupérables.

La télévision et la radio : un volume encore inconnu
Les sources publiques consultées ne donnent aucun total d'heures de programmes conservés par la télévision tunisienne, la radio tunisienne ou les actualités tunisiennes, ni la part déjà numérisée. En 2011, l'état des archives de la télévision et de la radio était déjà décrit comme « des plus délicats », avec un retard de numérisation et un manque de moyens humains et financiers.
Le 23 mars 2026, le président-directeur général de la Télévision tunisienne a annoncé une plateforme numérique baptisée « Al Wataniya Extra », présentée comme une étape de sa numérisation, avec des fictions, des émissions et des documentaires. L'article ne précise ni la date de lancement, ni le volume d'archives concerné, ni les modalités d'accès. Il indique aussi que la chaîne poursuit la numérisation et la valorisation de ses archives, sans chiffre.
Numérisation et restauration : ce qui est annoncé
Les Archives nationales ont indiqué en avril 2026 préparer un laboratoire avancé de restauration et de numérisation de films. Aucun financement ni calendrier n'a été communiqué dans les sources consultées. En attendant, elles ont travaillé avec une fondation polonaise, Cinéma Tech, et avec des laboratoires français et italiens.
Un différend public est apparu en janvier 2026. Dans un communiqué, les Archives nationales ont contesté un colloque intitulé « Le patrimoine audiovisuel tunisien à l'ère du numérique », prévu dans le cadre du Programme d'appui aux médias en Tunisie 2, le jugeant non autorisé et affirmant que la stratégie nationale des archives ne peut être déléguée à des acteurs externes. L'organisateur n'est pas nommé dans l'article, et sa réponse n'a pas été trouvée.

Le cadre légal : fragmenté selon les études
La conservation des archives publiques relève de la loi du 2 août 1988 sur les archives et de son décret d'application du 13 décembre 1988. Le dépôt légal et l'enregistrement des œuvres relèvent d'autres textes, dont la loi organique de 2015, et le CNCI a été créé par le décret-loi du 13 septembre 2011. Cette étude qualifie le cadre juridique de « flou et fragmentaire », avec des chevauchements de compétences entre institutions. Les Archives nationales rappellent que des sanctions pénales existent en cas de destruction délibérée ou de mauvaise gestion d'archives.
Ailleurs : trois repères de comparaison
– France : l'Institut national de l'audiovisuel conserve 27 498 595 heures de radio et de télévision, dont 24 977 321 heures au titre du dépôt légal et de mandats patrimoniaux. INA, rapport d'activité 2023.
– Égypte : un projet de numérisation vise environ un million de bandes audio et vidéo, soit environ 800 000 heures, avec 41 % du contenu télévisuel concerné numérisé d'ici avril 2027, Ahram Online, 28 juillet 2026.
– Maroc : le Centre cinématographique marocain a lancé en 2015 la numérisation de 4 000 minutes de films de 1905 à 1940, pour 4 millions de dirhams sur trois ans. Telquel, 2 novembre 2015.
Ces comparaisons indiquent des ordres de grandeur et des méthodes, non des performances comparables : les périmètres, les supports et les dates diffèrent.
Ce que ce dossier retient
Trois constats ressortent des sources publiques. D'abord, les fonds sont nombreux et dispersés : au moins six institutions en détiennent une partie. Ensuite, seul Gammarth fait l'objet d'un suivi chiffré, et ce suivi montre un travail de transfert et d'inventaire réel, mais pas encore de numérisation mesurable. Enfin, l'état de conservation est jugé préoccupant par les institutions elles-mêmes, sans qu'un plan chiffré et financé soit public. La question posée par le titre reçoit donc une réponse en deux temps : Beaucoup de choses existent, et personne ne peut encore dire, chiffres à l'appui, combien est réellement sauvé.
La Rédaction · L'Instant M
