Dossier & Reportage

Les oasis tunisiennes : ce que Gabès révèle d'un patrimoine agricole sous pression

Date de publication : 08/11/2026

La Tunisie compte 267 oasis, réparties dans les gouvernorats de Tozeur, Kébili, Gafsa et Gabès, sur environ 40 000 hectares et 5,4 millions de palmiers, soit près de 10 % des terres irriguées du pays, d'après les chiffres présentés en mai 2026. Les dattes sont devenues un moteur d'exportation : 144 100 tonnes et 908,4 millions de dinars sur dix mois de la campagne 2025-2026, en hausse de 13,3 % en volume et de 12,2 % en valeur. À Gabès, le même patrimoine agricole raconte une autre histoire, celle d'une oasis littorale dont on connaît mal les chiffres de base, qui manque d'eau douce et qui vit à côté d'un grand complexe industriel.

L'essentiel à savoir

267 oasis, environ 40 000 hectares, environ 5,4 millions de palmiers, près de 10 % des terres irriguées du pays (chiffres de mai 2026).

Dattes : environ 400 000 tonnes produites en 2024, soit environ 4 % de la production mondiale. Exportations d'octobre 2025 à juillet 2026 : 908,4 millions de dinars, dont 84 % en volume de Deglet Nour.

Bio : 8 300 tonnes exportées, 82,2 millions de dinars, en hausse de 32,6 % en valeur.

Gabès : oasis inscrite sur la liste indicative de l'UNESCO depuis 2008, présentée comme la seule oasis côtière de Méditerranée.

Pression : un complexe chimique voisin, une eau d'irrigation salée, des parcelles morcelées. Une décision de justice, le 21 octobre 2026, a condamné des militants écologistes à six mois de prison avec sursis.

Ce que l'on sait des oasis tunisiennes

Les oasis tunisiennes reposent sur un modèle en trois étages. Au sommet, le palmier dattier ; au milieu, des arbres fruitiers comme le grenadier, le figuier, l'abricotier ou les agrumes ; au sol, des légumes et du fourrage. Ce système crée un microclimat, protège les cultures du soleil et du vent et permet de produire dans un milieu aride. En 2012, la FAO et l'Association de sauvegarde de la médina de Gafsa ont publié une charte des oasis de Tunisie qui évaluait à environ 15 000 hectares les oasis historiques à préserver, sur environ 40 000 hectares d'oasis au total.

La charte nommait déjà les menaces : sécheresse, urbanisation, faible position économique des exploitants, évolution de la consommation vers des produits industriels, lois sur la terre et l'eau dépassées qui conduisent au morcellement. En mai 2026, le ministère de l'Environnement a présenté un projet de 45 millions de dinars pour 29 oasis traditionnelles de Tozeur : adaptation climatique, formation, variétés résistantes à la sécheresse, techniques d'irrigation, protection contre les incendies. Une stratégie nationale, approuvée en 2015 avec le PNUD et le Fonds pour l'environnement mondial, repose sur quatre piliers : gouvernance et capacités, gestion de l'eau et des sols, biodiversité, diversification économique.

L'oasis de Gafsa sert de modèle : elle est reconnue Système ingénieux du patrimoine agricole mondial (SIPAM) par la FAO depuis 2011, pour environ 700 hectares, avec une gestion collective de l'eau par tours d'irrigation et une agroforesterie à trois niveaux. Les experts recommandent de viser le même label pour d'autres oasis. Le morcellement est un point clé : certaines exploitations ne font que 0,1 à 0,3 hectare, et il arrive qu'une famille ne possède qu'un seul palmier.

L'économie des dattes : un succès concentré

La Tunisie a produit environ 400 219 tonnes de dattes en 2024, ce qui la place au neuvième rang mondial. Elle exporte vers environ 86 marchés : l'Union européenne absorbe 45,7 % des volumes, l'Afrique 22,9 % et l'Asie 19,6 %. La Deglet Nour représente 84 % des volumes exportés, à un prix moyen de 7,05 dinars le kilo contre 6,30 pour l'ensemble. Ce chiffre montre la force d'une variété, mais aussi sa concentration : les dossiers de la FAO et de l'UNESCO recensent 98 variétés de palmiers à Gafsa et 45 à Gabès, et la stratégie nationale insiste sur la biodiversité au-delà de la Deglet Nour.

Le bio progresse plus vite que le reste : 8 300 tonnes exportées de dattes bio, en hausse de 8,1 %, pour 82,2 millions de dinars, en hausse de 32,6 %. L'Allemagne en prend 33 %. C'est une piste de valorisation pour les exploitations qui respectent les pratiques traditionnelles.

Gabès, une oasis qui touche la mer

Gabès est présentée par la Tunisie à l'UNESCO, dans son dossier de liste indicative déposé en 2008 (critères IV, VI et X), comme la seule oasis côtière de Méditerranée. Le dossier décrit un système à trois niveaux, un réseau d'irrigation collectif, 45 variétés de palmiers dattiers et un rôle de refuge et d'escale pour les oiseaux migrateurs. L'oasis est ancien : certaines parcelles ont plus de cent ans et se cultivent encore selon des méthodes traditionnelles.

Mais la première leçon de Gabès est un manque de données. le gouvernorat compte 6 940 hectares de palmeraies, 445 000 palmiers dans une étude de 2009, 291 084 dans une autre partie de la même étude, et plus de 300 000 dans une fiche de 2017. Aucune source récente et fiable n'a été retrouvée pour la superficie de l'oasis, le nombre d'exploitants ou les volumes d'eau. Pour piloter un patrimoine agricole, ce vide est un problème en soi.

Les contraintes, elles, sont documentées. L'eau d'irrigation est salée, avec environ 3 grammes de résidu sec par litre dans une étude de 2009, et la nappe est peu profonde, ce qui aggrave la salinité vers la mer. Plus de 15 % des parcelles étaient abandonnées à l'époque, à Chenini, le maraîchage intensif remplaçait peu à peu le palmier, et le morcellement par héritage s'accentuait. Ces chiffres ont près de dix-sept ans : ils situent les tendances, pas la situation d'aujourd'hui.

La pression industrielle

Depuis 1972, le Groupe chimique tunisien (GCT), entreprise publique de transformation du phosphate, fonctionne à Gabès. Ses rejets de phosphogypse en mer et ses émissions atmosphériques sont au cœur d'une mobilisation durable. Selon une étude de 2018, la teneur en fluor des feuilles de palmier atteint 95,5 microgrammes par gramme à 500 mètres de l'usine, contre 1 à 10 en situation normale. Cette mesure illustre le risque, elle ne chiffre pas l'effet sur la récolte.

Le calendrier récent montre la tension. Le 5 mars 2025, le conseil des ministres retire le phosphogypse de la liste des substances dangereuses et double les objectifs de production du GCT, selon le collectif Stop Pollution. À l'automne 2025, des intoxications touchent des élèves, avec environ 300 cas d'asphyxie recensés officiellement, et une grève générale a lieu le 21 octobre 2025. Le 26 février 2026, le juge des référés de Gabès rejette la demande de suspension des unités polluantes, faute de preuve du préjudice. Dans la nuit du 10 au 11 octobre 2026, des habitants coupent une route à Chatt Essalem après de nouvelles émanations qu'ils attribuent au GCT ; l'ampleur et la composition de ces émanations ne sont pas établies. Le 21 octobre 2026, treize militants du collectif, poursuivis par le GCT pour « entrave à la liberté de travail » après un sit-in organisé en 2020, sont condamnés à six mois de prison avec sursis, selon le collectif.

Le lien entre la pollution et les cancers ou les maladies respiratoires n'est pas démontré par les études citées, et les chiffres de cancer ne sont pas ventilés par le gouvernement. Le GCT, de son côté, a commandé en juillet 2025 un audit environnemental qui relève des non-conformités, dont un pH des effluents de 2,3 à 4,5 pour une norme de 6,5 à 8,5, avec une mise en conformité estimée à 306 millions de dinars. L'arbitrage entre le poids économique du phosphate et la survie de l'oasis n'est pas tranché.

Ce que cela change pour les entrepreneurs

Une filière d'export concentrée : 84 % de Deglet Nour. La diversification des variétés et la diversification économique sont deux des axes de la stratégie nationale de 2015.

Le bio et la traçabilité : la croissance de 32,6 % en valeur récompense les exploitants qui peuvent prouver leurs pratiques, ce qui suppose un sol et une eau sains.

Le regroupement des parcelles et des coopératives : avec des exploitations de 0,1 à 0,3 hectare, seuls des modèles collectifs permettent d'investir.

L'oasis comme actif touristique : Tozeur voit annoncé un projet de 45 millions de dinars pour des oasis modèles et du tourisme alternatif. La même logique n'existe pas encore pour Gabès, faute de données.

Ce qu'il faut retenir

Les oasis tunisiennes pèsent à la fois comme patrimoine, comme paysage et comme filière d'exportation. Gabès montre ce qui se passe quand un site unique cumule manque de données, eau salée, morcellement et pression industrielle : la valeur existe, mais personne ne sait la mesurer ni la protéger avec précision. Reste à savoir si l'État financera pour Gabès ce qu'il finance pour Tozeur, et si l'on mesurera enfin l'effet réel des émissions sur la production de l'oasis.

Une exploitation de l'oasis de Chenini : surface, nombre de palmiers, eau, revenus, prix de vente de la datte commune.

Un exploitant bio de Tozeur ou Kébili : coûts de certification, marchés, exportateurs.

L'Union locale de l'agriculture de Gabès : estimation de la production et des abandons de parcelles.

Le point de vue de l'État et du GCT sur la mise en conformité et le calendrier, qui n'est pas documenté dans ce dossier.

La rédaction