Cinéma/Série/Geek

Paterson, un film réalisé par Jim Jarmusch

"Véritable poème visuel, Paterson est tout autant optimiste qu'enchanteur ; le salut est forcément poétique selon Jarmush"

Qu’est-ce que  la banalité de votre vie si toutes vos journées, bien que répétitives et ancrées dans une routine étouffante par moment, sont remplies de poésie ? Telle est la noble et ô combien merveilleuse finalité de cet enchantement qu’est le dernier film de Jim Jarmush, probablement le dernier cinéaste Dandy vivant.

Paterson est un chauffeur de bus dans Paterson, une ville dans l’état du New Jersey et siège du comté de Passaic.  Quand au détour de certaines brèves de comptoir, on lui fait la coquette remarque par rapport à son nom, Paterson sourit sans plus, aucune envie de développer ce qui est certainement une énième vaine tentative de blaguer là-dessus.

Le film parcourt le quotidien de Paterson sur toute la semaine, il se lève toujours à la même heure, il vérifie l’heure sur sa montre Casio rétro, regarde Laura qui est allongée près de lui, l’embrasse sur l’épaule, le front, lui murmure son amour aussi bien démesuré que timide puis part affronter ce quotidien qui est d’une homogénéité insaisissable, un doux mélange de mélancolie et de beauté, une beauté qui défile littéralement sur notre écran.

Paterson est poète, sur son calepin ou il réinvente les mots, un autre monde de poésie est possible, on le suit donc tout au long de sa journée, son haïku se dessine sur notre écran, on l’entend dire sa poésie tout en la regardant.  Rien n’est extraordinaire dans sa vie et c’est là que réside la force du film, Jim Jarmush magnifie le quotidien et la routine en posant ce constat selon lequel toute vie, aussi normale soit-elle,  est une source infinie de beauté si cette dernière est habitée par une passion, en occurrence la poésie dans ce cas-ci.

Dans son chez-lui, Paterson préfère le sous-sol à son salon bien cosy, ce dernier est un éternel chantier, objet de rêveries, de noir et blanc, tantôt sur les draps que sur les habits de Laura, son amour et sa muse.   Son Némésis ? il s’appelle Marvin et c’est un bulldog anglais,  le rapport entre les deux est d’une hilarité tragico-comique,  jusqu’à ce qu’il prenne une tournure dramatique à la fois absurde et invraisemblable.

Adam Driver prouve encore une fois son statut d’Indie darling, lui qui avouait être prêt à jouer dans une pub de dentifrice si Jarmush le lui proposait. Complètement habité par cet esprit libre de poète, on aurait carrément voulu croire qu’il n’est autre que l’âme vagabonde de William Carlos Williams, le grand poète dont le recueil de poèmes intitulé « Paterson » est l’une des références du film.  A coté de lui, la sublime Golshifteh Farhani  qui joue Laura, sa compagne, incarne avec justesse et beaucoup d’humilité la femme à la fois rêveuse et terre-à-terre, avec un sourire qui ne la quitte pas et une expression d’amour inconditionnel pour son compagnon, on pourrait limite lui reprocher un jeu excessivement béat, voire un antiféminisme assumé, mais ca serait vraiment prendre au premier degré toutes les lectures possibles de ce rare objet cinématographique de contemplation.

Paterson est du baume au cœur  de ceux qui souffrent de la vie, de sa banalité, il enchante par sa puissance qui n’est  que le produit  de la simplicité dont il découle.

Le film s’improvise en vade-mecum de survie, puisant toute sa littérature dans une vision d’un monde ou la poésie sauvera ceux qui en sont habités, aussi routinière que puissent être leurs vies.


Issam JEMAA