Portraits d'artistes

Portrait d’Amira Lamti : une artiste tunisienne en lice pour le Prix Découverte 2026

Date de publication : 18/02/2026

Née en 1996 à Sousse, Amira Lamti est l’une des voix les plus singulières et prometteuses de l’art contemporain tunisien. Photographe de formation, elle pratique aujourd’hui la vidéo, l’installation et la performance avec une sensibilité rare, ancrée dans les rituels du Sahel tunisien tout en dialoguant avec les langages les plus actuels de l’art international. En ce mois de février 2026, elle vient d’être sélectionnée pour le Prix Découverte 2026 - Fondation Louis Roederer aux Rencontres d’Arles, l’un des prix les plus prestigieux de la scène photographique mondiale. Une reconnaissance qui consacre une trajectoire déjà remarquable et qui place cette artiste de 29 ans au cœur des regards internationaux.


Une enfance baignée de rituels et de transmission

Amira Lamti grandit à Sousse, dans une famille où la figure de la machta, cette femme qui prépare la mariée lors des cérémonies du jelwa, est bien plus qu’une tradition : c’est une lignée féminine transmise de grand-mère en mère, puis jusqu’à elle. « La machta incarne une féminité silencieuse mais profondément agissante », explique-t-elle. Ce savoir-faire intime, ces gestes de soin, de parure, de toucher et de rituel domestique deviennent le cœur battant de son travail.

Après une licence en Photographie obtenue à l’Institut Supérieur des Beaux-Arts de Sousse, elle poursuit un Master de Recherche en Arts Visuels dans la même institution. Très tôt, elle choisit de fragmenter le quotidien : gestes anodins, textures du corps, lumière sur la peau, objets rituels. La photographie n’est pas pour elle un simple enregistrement, mais un outil de recomposition narrative où se croisent images fixes et images en mouvement.


Bent el Machta : l’œuvre phare d’une lignée

Son projet emblématique, Bent el Machta (« Fille de la Machta »), est à la fois autobiographique et collectif. Exposé en solo à la galerie Yosr Ben Ammar lors de la 7e édition de la Biennale Jaou (2024-2025), il déploie costumes, accessoires et archives familiales hérités de sa grand-mère et de sa mère. À travers la vidéo, l’installation et la performance, Amira interroge ce qui reste de ces gestes ancestraux dans les corps contemporains : le poids de la transmission, la charge symbolique du voile, du henné, des bijoux, mais aussi la puissance discrète de la féminité qui prépare, qui soigne, qui fait passer d’un état à un autre.

En 2025, elle pousse encore plus loin cette exploration en créant, avec le chorégraphe Rochdi Belgasmi, la performance Wled el Machta (« Enfants de la Machta ») présentée à l’Abbaye de Jumièges (Normandie) dans le cadre de l’exposition collective Slow and Steady Wears the Stone. Sur scène, danseur et accessoires se mêlent pour brouiller les genres : une féminité ancestrale incarnée par un corps masculin, une masculinité populaire revisitée par des gestes de soin. Le résultat est à la fois poétique, politique et profondément émouvant.


Une présence internationale déjà affirmée

Malgré sa jeunesse, le parcours d’Amira Lamti est impressionnant :

  • Résidence de 11 mois au Centre des Arts Vivants de Radès (2022)
  • Résidence au Hangar de Barcelone (2024)
  • Programme de mentorat à l’École Nationale Supérieure de la Photographie d’Arles (2024)
  • Résidence à La Villette (Paris) et Villa Salammbô (Sousse)
  • Participation à Abu Dhabi Art Fair 2025 (galerie Yosr Ben Ammar)
  • Exposition à l’Abbaye de Jumièges, au Festival Image d’Amman, à INTERFERENCE Tunis…

En février 2026, elle entame une nouvelle résidence de recherche à Selebe Yoon à Dakar (Sénégal), dans le cadre du programme Nessij, où elle explore les rituels du ramadan et le geste de Soukeurou Koor (l’offrande de sucre à la rupture du jeûne) comme acte de transmission et de partage communautaire.

Elle a également obtenu en 2024 la 2e place au concours UNESCO Young Talents et la 3e place au Young Artists Award de la galerie TGM.


Une artiste qui réinvente l’héritage

Ce qui frappe chez Amira Lamti, c’est sa capacité à transformer l’intime en universel. Ses œuvres ne sont jamais folkloriques : elles sont contemporaines, sensorielles, parfois minimales dans leur esthétique mais toujours chargées d’une densité émotionnelle et symbolique rare. Elle ne raconte pas le passé ; elle le fait vibrer dans le présent, dans la peau, dans le regard, dans le geste.

En la sélectionnant pour le Prix Découverte 2026, les Rencontres d’Arles reconnaissent non seulement un talent exceptionnel, mais aussi une nouvelle génération d’artistes maghrébins qui réécrivent les récits de leur héritage avec une liberté et une profondeur bouleversantes.

Amira Lamti n’est pas seulement une artiste tunisienne à suivre : elle est déjà l’une de celles qui redéfinissent la scène artistique méditerranéenne et au-delà. Elle porte en elle la mémoire vivante de Sousse, la force tranquille des femmes du Sahel, et une vision qui, on le pressent, va continuer de rayonner bien au-delà des frontières.