Artisanat

Les mosaïques de Tunisie, entre héritage millénaire et création contemporaine

Date de publication : 25/03/2026

Au cœur du musée national du Bardo, une mosaïque du IIe siècle après J.-C. attire tous les regards : le Triomphe de Neptune surgit des eaux, entouré de monstres marins et de nymphes, dans un ballet de tesselles multicolores. Plus de 5 000 mètres carrés de ces « photographies de pierre » y sont conservés, la plus grande collection de mosaïques romaines au monde. Mais au-delà des salles du palais beylical, cet art millénaire ne dort pas dans les vitrines. À Tunis et dans ses environs, des artisans et artistes contemporains le font revivre, le réinventent et l’exportent, transformant un héritage antique en langage vivant.


Des racines puniques à l’âge d’or romain

L’histoire des mosaïques tunisiennes remonte bien avant l’Empire romain. Dès l’époque punique, à Kerkouane ou Carthage, on pose déjà des pavements de galets colorés. Mais c’est sous la domination romaine, du IIe au IVe siècle de notre ère, que l’« Africa Romana » devient un foyer d’excellence. Les riches propriétaires de villas à Carthage, Hadrumète (Sousse), Thugga (Dougga) ou Utique commandent des sols entiers narrant mythes, chasses, vendanges ou scènes de pêche. Les tesselles, petits cubes de marbre, calcaire, pâte de verre ou pierre locale, proviennent parfois des quatre coins de l’Empire, offrant une palette chatoyante inimitable.

Le musée du Bardo, installé dans un ancien palais du XIXe siècle au cœur de Tunis, en est le sanctuaire. On y admire la célèbre mosaïque de Virgile (IIIe siècle, découverte à Sousse), où le poète est flanqué de Clio et Melpomène, ou encore la Mosaïque du seigneur Julius, qui dépeint la vie quotidienne d’une grande villa. Ces œuvres ne sont pas seulement décoratives : elles témoignent de la prospérité de la province africaine, de ses fêtes, de son agriculture et de son syncrétisme culturel.


Un patrimoine mondial sous haute surveillance

Après l’Antiquité, les mosaïques byzantines et chrétiennes prennent le relais, comme les pavements des basiliques vandales ou byzantines. Mais c’est au XXe siècle, lors des fouilles françaises et tunisiennes, que ces trésors sont exhumés et rassemblés au Bardo. Aujourd’hui, l’Institut national du patrimoine et des partenaires internationaux (comme le Getty Conservation Institute) veillent à leur conservation : les mosaïques in situ, comme celles d’El Jem ou de Carthage, bénéficient de programmes de protection contre l’humidité, l’érosion et le tourisme de masse.

Pourtant, le véritable défi est ailleurs : transmettre le savoir-faire. Car si les musées préservent, ce sont les mains des artisans qui font vivre l’art.


La mosaïque contemporaine : de l’atelier à la création libre

À quelques kilomètres du Bardo, dans les ruelles de la médina de Tunis ou à Carthage, des ateliers bourdonnent. Houssine Mraihi, artisan mosaïste installé près des sites antiques, incarne cette transmission. « Mon père travaillait sur les chantiers de fouilles des thermes d’Antonin et faisait de la mosaïque pour gagner sa vie. Aujourd’hui, je suis fier de continuer en mêlant tradition et créativité », confie-t-il. Il vend des souvenirs mais crée aussi des pièces sur mesure pour des particuliers, transformant des tables basses ou des miroirs en œuvres contemporaines.

À Denden, dans la Maison de l’Artisanat, Karim Bairam dirige l’atelier « Les Beaux Arts Romains » depuis 1996. Bijoux, portraits, paysages, horloges ou dallages : ses créations fusionnent motifs antiques et esthétique moderne, réaliste ou abstraite. Il expose à l’international (Milan, Francfort, Helsinki) et exporte vers l’Europe et le Golfe. « La mosaïque n’est pas figée dans le passé. Elle dialogue avec notre époque », explique-t-il.

Dans la médina de Tunis même, des ateliers immersifs proposent aux visiteurs et aux jeunes Tunisiens d’apprendre les gestes ancestraux : dessin du carton, découpe des tesselles, pose et jointoiement. Des structures comme « Mosaïque Artistique Jaballah » ou les ateliers de Carthage initient enfants et adultes, souvent autour du symbole de Tanit, déesse punique revisitée.

Plus loin, des artistes comme Taieb Zayoud (Djerba, mais exposé à Tunis) ou Hana Krichen (Sfax) élargissent le champ : micro-mosaïques d’une finesse extrême, tableaux abstraits ou installations intégrant la mosaïque à la peinture contemporaine. Même dans l’art urbain ou le design, des créateurs comme Atef Maatallah incorporent des fragments de mosaïque dans des œuvres engagées.


Les artistes tunisiens contemporains : la mosaïque comme langage artistique engagé et innovant

Si les artisans perpétuent le geste technique, une nouvelle génération d’artistes tunisiens contemporains élève la mosaïque au rang d’outil conceptuel, critique et poétique. Ils ne se contentent plus de reproduire ou d’adapter les motifs antiques : ils la transforment en médium de mémoire, d’identité et de questionnement social, souvent en dialogue direct avec l’histoire tunisienne et méditerranéenne.

Rafram Chaddad, plasticien né en 1977, en est un exemple frappant. Dans son œuvre History Class (2023), exposée récemment à l’abbaye de Jumièges en France, il recompose en tesselles des photographies familiales et des archives personnelles, comme le portrait de sa grand-mère Khamsana, pour interroger les traces laissées par l’Histoire et les silences des récits officiels. La mosaïque devient ici un acte de reconstruction mémorielle, où chaque petite pierre recompose un passé fragmenté.


Taieb Zayoud, originaire de Djerba et très présent sur la scène tunisoise (galerie Ibn Rashiq à Tunis), signe des tableaux mosaïques narratifs et expressifs. Ses œuvres, souvent monumentales, racontent des histoires contemporaines tout en conservant la précision du geste antique : combats symboliques, cris intérieurs ou scènes de vie quotidienne réinventées.

Cette liste n’est pas exhaustive et ces profils ne sont qu’une sélection parmi beaucoup d’autres.


Un pont entre mémoire et avenir

Ce renouveau n’est pas anodin. Dans une Tunisie qui célèbre son patrimoine tout en regardant vers l’avenir, la mosaïque devient un symbole d’identité. Elle orne désormais des villas modernes à Carthage, des hôtels de luxe ou des espaces publics. Des applications de réalité augmentée, comme celle d’Inès El Hassoumi, permettent même de « voir » les mosaïques antiques en contexte.

Les mosaïques de Tunis ne sont donc pas seulement un héritage. Elles sont un langage en perpétuelle évolution, où chaque tesselle posée aujourd’hui fait écho à celles posées il y a deux mille ans. Dans les ateliers de la médina comme dans les galeries d’art contemporain, le passé et le présent se répondent, pierre par pierre. Et l’art millénaire continue d’écrire l’histoire tunisienne.

Et enfin, aucune exploration des mosaïques tunisiennes n’est complète sans une visite au musée du Bardo, où chaque salle raconte l’histoire et la richesse artistique du pays.


SBS