Artisanat

La poterie de Sejnane, vitrine du patrimoine tunisien à l’UNESCO

Date de publication : 16/04/2026

Sejnane, paisible bourgade du nord-ouest tunisien, nichée entre les collines verdoyantes de la région de Béja, abrite un trésor vivant qui dépasse largement les frontières nationales. Depuis 2018, les savoir-faire liés à la poterie des femmes de Sejnane figurent sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO. Cette inscription, la première du genre pour la Tunisie sur cette liste, a propulsé au rang de vitrine mondiale un artisanat millénaire, symbole de résilience féminine, de cohésion familiale et d’innovation face aux défis modernes.


De la terre à l’objet : le processus artisanal traditionnel

Tout commence par la terre. Les femmes de Sejnane extraient l’argile des lits des oueds environnants. Elles la débitent en mottes, la concassent, la purifient et la détrempent avant de la pétrir longuement, souvent avec les pieds, pour lui donner la consistance idéale. Le façonnage se fait entièrement à la main, sans tour de potier : colombins superposés, modelage libre ou moulage rudimentaire. Les pièces sont ensuite séchées au soleil, cuites dans des fours traditionnels en terre, puis décorées de motifs géométriques bicolores, noirs et blancs ou ocres, qui évoquent à la fois les tatouages berbères ancestraux et les tissages traditionnels.


Des pièces utilitaires et symboliques imprégnées de la culture locale

Les objets produits sont à la fois utilitaires et symboliques : ustensiles de cuisine (tagines, marmites, plats), poupées traditionnelles et figurines animalières inspirées de la faune locale (chèvres, oiseaux, dromadaires). Ces créations, imprégnées de l’environnement naturel de Sejnane, racontent une histoire vieille de plus de 3 000 ans, héritage berbère profondément ancré dans la culture tunisienne.

Un artisanat exclusivement féminin et familial

Ce qui rend cette poterie unique, c’est son caractère exclusivement féminin. Toutes les étapes de la production, de l’extraction de l’argile à la décoration finale – sont assurées par les femmes. Les hommes interviennent uniquement dans la commercialisation, vendant les pièces au village ou le long des routes avoisinantes. Un modèle familial qui renforce la cohésion sociale et confère aux femmes une place centrale dans l’économie locale. « Ce métier est la seule source de revenus ici pour nous les femmes », confie Warda Michrigui, potière de 47 ans, dans un témoignage recueilli en 2023.

La transmission du savoir-faire de génération en génération

La transmission se fait de manière traditionnelle et informelle : de mère en fille, de grand-mère en petite-fille. Dès l’enfance, les jeunes filles apprennent l’art du feu en parallèle de leur scolarité. L’Office national de l’artisanat propose également des formations pour celles qui souhaitent se professionnaliser.


L’impact transformateur de l’inscription à l’UNESCO en 2018

L’inscription à l’UNESCO en novembre 2018 (lors de la 13e session du Comité intergouvernemental) a marqué un tournant. La reconnaissance internationale a boosté la demande, notamment à l’export, et transformé Sejnane en destination touristique. Le groupe Sejnenia, coopérative née après la révolution de 2011, est passé de 35 à plus de 100 femmes. La qualité des pièces s’est améliorée, les prix ont augmenté (un simple plat, autrefois vendu à quelques centimes, se négocie aujourd’hui autour de 30 dinars). Zaineb Frahat, responsable de projets au sein du groupe, se réjouit : « La qualité de la poterie de Sejnane s’est nettement améliorée, et les prix ont suivi. »


Les défis actuels et l’esprit de résilience des femmes de Sejnane

Pourtant, les défis persistent. Le travail reste physiquement éprouvant. Après la révolution, des groupes armés avaient même détruit certaines pièces, accusant les poupées d’être des « statues interdites ». Les revenus restent modestes pour beaucoup, et la concurrence de la production industrielle menace la pérennité du savoir-faire. Mais les femmes de Sejnane, habituées à s’adapter aux évolutions socioéconomiques, innovent : elles diversifient les formes, intègrent des commandes contemporaines tout en préservant les motifs traditionnels.


Un patrimoine tunisien qui rayonne à l’international

Aujourd’hui, la poterie de Sejnane n’est plus seulement un artisanat local. Elle incarne la Tunisie profonde : celle des femmes fortes, des traditions berbères vivantes et d’une créativité qui puise dans la terre pour se projeter vers l’avenir. En exposant ces pièces dans les musées, les foires internationales ou les boutiques de design, le pays offre au monde une vitrine authentique de son patrimoine. Comme le rappelle l’UNESCO, cet élément « révèle la capacité d’innovation » des femmes de Sejnane face aux aléas de la vie moderne.

À l’heure où le patrimoine immatériel est menacé par la mondialisation et l’uniformisation culturelle, Sejnane prouve qu’une poignée de mains habiles, plongées dans l’argile depuis des siècles, peut encore écrire l’histoire. Et la terre, une fois de plus, donne naissance à la vie.


SBS