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La génération Z tunisienne : entre ambitions, défis et nouveaux modes de vie

Date de publication : 27/03/2026

Ils sont nés entre 1997 et 2012, grandis avec un smartphone en main et la Révolution de 2011 comme toile de fond. La génération Z tunisienne est la plus instruite de l'histoire du pays, et pourtant l'une des plus exposées au chômage, au mal-être et à l'envie de partir. Enquête sur une jeunesse sous pression.

Il a 23 ans, diplômé en informatique, et il passe ses journées à déposer des CV que personne ne rappelle. Mohamed est l'un des visages de cette génération silencieuse qui a tout fait comme on lui avait dit : aller à l'école, décrocher un diplôme, être patient. Mais le marché du travail tunisien n'a pas tenu ses promesses. Selon les chiffres de l'Institut National de la Statistique (INS), le taux de chômage des 15-24 ans frôlait les 40 % fin 2023, un record qui place la Tunisie parmi les pays les plus durement touchés de la région.

La génération Z représenterait entre 15 et 20 % de la population tunisienne, soit près de deux millions de jeunes. Très urbanisés, concentrés dans le Grand Tunis, Sfax ou le Sahel, ils vivent dans un pays de 11,97 millions d'habitants dont l'âge médian est de 35 ans, une société qui vieillit en silence. Derrière les chiffres froids du recensement 2024, il y a des visages, des récits, une colère retenue.


Une génération de diplômés sans emploi

Paradoxe cruel : plus on est diplômé en Tunisie, plus on risque d'être sans travail. Le taux de chômage des titulaires de l'enseignement supérieur atteignait 23,2 % au quatrième trimestre 2023. Chez les femmes diplômées, il grimpe à 33 %, contre 12,3 % pour leurs homologues masculins. Des chiffres qui racontent une fracture profonde entre le système éducatif et les réalités économiques du pays.

« J'ai fait cinq ans d'études d'ingénierie pour finir à faire du freelance sur des plateformes étrangères », confie Rim, 26 ans, depuis son appartement à La Marsa. Comme elle, des milliers de jeunes tunisiens se sont tournés vers l'auto-entrepreneuriat ou le travail à distance pour des clients européens, faute de mieux. L'écosystème startup tunisien comptait plus de 700 entreprises labellisées actives fin 2022, souvent dans les technologies de l'information, mais ces initiatives restent marginales face à l'ampleur du chômage.

Ce que réclame cette génération, c'est autre chose : de la flexibilité, du sens, des valeurs partagées avec l'employeur. D'après une enquête récente relayée par La Presse de Tunisie, les jeunes Z accordent une importance cruciale à l'alignement entre leurs valeurs personnelles et celles de l'entreprise, une attente que le marché local peine à satisfaire.


Connectés, mais pas dupes

La Tunisie comptait 7,12 millions d'utilisateurs des réseaux sociaux en janvier 2024, soit 56,9 % de la population. Parmi eux, les moins de 30 ans sont très largement surreprésentés. TikTok et Instagram dominent les usages : c'est là que s'informe, consomme et s'exprime la génération Z tunisienne.

Cette présence massive en ligne a transformé leurs habitudes d'achat. Selon une étude internationale citée par le portail Managers.tn, 65 % des Gen Z achètent après avoir découvert un produit sur les réseaux sociaux, contre seulement 26 % des baby-boomers. Ils accordent également beaucoup d'importance aux valeurs des marques : 74 % déclarent que l'éthique et la durabilité influencent leurs décisions d'achat, un chiffre bien supérieur aux générations précédentes.

La diffusion du smartphone, 16,48 millions de connexions mobiles en 2023, soit 132 % de la population, a également accéléré le commerce en ligne. Des applications comme D17 pour les paiements dématérialisés font partie du quotidien. La télévision et la radio ont presque disparu de leur paysage médiatique.

Mais cette connectivité ne protège pas du sentiment d'exclusion. Beaucoup de jeunes se heurtent à un paysage informationnel de plus en plus surveillé, ce qui nourrit une méfiance croissante envers les institutions.


Une santé mentale en crise

Le malaise ne se lit pas seulement dans les statistiques de l'emploi. Une enquête de terrain menée en 2022 par International Alert révèle que 27 % des Tunisiens de 18 à 29 ans jugent leur santé mentale mauvaise ou très mauvaise. Dans les quartiers populaires de Kasserine, Tataouine ou Cité Ettadhamen, plus d'un quart des hommes interrogés ont envisagé de consulter un spécialiste.

Ces chiffres alarmants s'expliquent par la conjonction de plusieurs facteurs : chômage persistant, précarité matérielle, retard forcé dans l'accès à l'indépendance. L'âge moyen du premier mariage a ainsi fortement progressé, 29 ans pour les femmes, 34 ans pour les hommes selon l'INS en 2020, non pas par choix idéologique, mais par contrainte économique. Beaucoup de jeunes vivent encore chez leurs parents, faute de revenus suffisants.

Le rapport World Happiness place la Tunisie en 115e position en 2024 (contre 110e en 2023), signe d'un mal-être social qui s'aggrave. Les troubles anxio-dépressifs progressent selon plusieurs professionnels de santé. Et les recours restent insuffisants : la santé mentale demeure un tabou social, et les structures de prise en charge sont rares et inégalement réparties sur le territoire.


Les intérêts de la Gen Z tunisienne

La jeunesse urbaine tunisienne se distingue par des loisirs, passions et modes de vie radicalement différents de ceux des générations précédentes.

Gaming : Les jeux vidéo (Fortnite, FIFA, Valorant, PUBG Mobile) sont devenus un espace social majeur et parfois une carrière professionnelle via Twitch et YouTube. L’esport commence à se structurer localement.

Mobilité urbaine : Trottinettes électriques et vélos symbolisent une nouvelle manière de se déplacer, économique et écologique, rompant avec la culture automobile des aînés.

Café et « third places » : Les coffee shops branchés deviennent des lieux hybrides pour travailler, socialiser et créer du lien, loin du cadre traditionnel masculin des cafés.

Mode et seconde main : Le thrifting et la mode vintage ou durable s’imposent comme une affirmation identitaire, loin de l’obsession pour les grandes marques.

Musique : Éclectisme musical, sons internationaux, consommé de façon nomade via playlists sur Spotify ou YouTube.

Sport : Nouvelles pratiques comme la musculation, la calisthenics, le padel, le yoga et la randonnée, souvent partagées sur les réseaux sociaux, pour un bien-être physique et mental.

Alimentation : Mélange de tendances mondiales (burger, sushi, bowls healthy) et retour aux plats locaux (lablebi, couscous), traduisant un équilibre entre modernité et racines.

En résumé : la Gen Z tunisienne construit une culture quotidienne originale, ouverte sur le monde tout en restant ancrée dans ses traditions.


75 % veulent partir

Le chiffre est vertigineux. Selon un sondage présenté lors d'un forum régional en 2025, 75 % des jeunes Tunisiens âgés de 15 à 35 ans envisagent d'émigrer pour travailler à l'étranger. L'Europe et les pays du Golfe sont leurs destinations de prédilection. Ce chiffre, relevé conjointement par l'OFII et le ministère de l'Emploi tunisien, traduit ce que les chercheurs appellent un « malaise profond » : la conviction que l'avenir est ailleurs.

Ce désir d'exil n'est pas seulement économique. Il porte aussi une dimension symbolique : celle d'une jeunesse qui ne se sent pas entendue, pas représentée, pas reconnue dans son propre pays. Elle rejette certaines normes perçues comme archaïques, l'autorité patriarcale, les mariages arrangés,  tout en restant très attachée aux liens familiaux, au soutien intergénérationnel, au tissu affectif du foyer.

Mais partir est aussi un luxe. Ceux qui ont les réseaux, le capital culturel, les diplômes reconnus à l'étranger s'en vont. Les autres restent, et souffrent en silence. Le paradoxe tunisien, c'est que les plus instruits finissent souvent par rester, par manque de moyens pour partir, ou parce qu'ils y croient encore, malgré tout.


Une génération qui redéfinit le pays

Face aux Millennials, nés entre 1981 et 1996, plus ancrés dans les valeurs traditionnelles, ayant vécu la Révolution de plein fouet, la génération Z tunisienne se distingue par sa fluidité idéologique, sa maîtrise technologique et ses exigences éthiques. Elle est plus progressive sur les questions de genre et d'environnement, plus sceptique sur les institutions, plus créative dans ses formes d'expression.

Elle n'est pas une génération perdue. Elle est une génération en attente, d'un marché du travail qui la reconnaisse, d'une classe politique qui lui parle, d'un pays qui lui fasse de la place. En Tunisie comme ailleurs, les générations ne font pas l'histoire seules. Mais celle-ci a clairement dit qu'elle ne se contentera pas des miettes.


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