Dossier & Reportage

Dossier du week-end - CSP : 70 ans après, où en sont les femmes ?

Date de publication : 25/08/2026

Un texte fondateur, une date qui reste un totem

Le 13 août 1956, moins de cinq mois après l'indépendance, le Code du statut personnel est promulgué par décret beylical, à l'initiative du Premier ministre Habib Bourguiba. Le texte abolit la polygamie, faisant de la Tunisie le premier pays musulman à l'inscrire aussi clairement dans son droit de la famille. Il instaure le divorce judiciaire, impose le consentement mutuel des époux comme condition du mariage, et fixe un âge minimum pour se marier. Entré en vigueur le 1ᵉʳ janvier 1957, il a été renforcé plutôt que détricoté au fil des décennies, notamment par l'amendement du 12 juillet 1993. Chaque 13 août, la Tunisie célèbre depuis la fête nationale de la femme.

Soixante-dix ans plus tard, l'Union nationale des femmes tunisiennes organisait le 7 août 2026 une table ronde consacrée à la lecture du contrat de mariage depuis 2011, signe que le texte continue d'irriguer le débat public plutôt que de rester un totem figé. C'est dans cet esprit que ce dossier propose un état des lieux chiffré, circonscrit à un secteur précis : la culture et les médias.

Une profession largement féminisée, un plafond qui résiste

Le paysage médiatique tunisien est l'un des rares secteurs professionnels où les femmes sont majoritaires en nombre depuis deux décennies. Depuis 2005, elles forment la majorité du corps journalistique, un basculement que l'Institut de presse et des sciences de l'information confirme année après année : en 2023, 1050 cartes de journaliste professionnel sur un total avoisinant les 1900 ont été délivrées à des femmes, soit 53,6%, contre 997 l'année précédente. Le vivier se confirme en amont : à l'IPSI, principale école de journalisme du pays, les filles représentent environ 60 % des étudiants depuis le milieu des années 2010.

Mais ce basculement numérique ne s'est pas traduit en basculement du pouvoir. Selon les chiffres du Syndicat national des journalistes tunisiens, les femmes n'occupaient que 11 % des postes de décision dans les médias en 2020. Le Forum des Journalistes tunisiennes évoquait un chiffre de 15 % en 2022, une légère progression, mais un écart qui reste béant face à une profession majoritairement féminine. Les débats organisés ces dernières années par les organisations professionnelles pointent les mêmes constats : les hommes continuent de dominer la direction des rédactions, les postes syndicaux et la couverture des dossiers politiques, tandis que les femmes restent concentrées sur certains types de contenus, avec une exposition parfois plus liée à l'image qu'à l'expertise.

Dans l'audiovisuel public, la photographie est plus nuancée selon les antennes. À la radio nationale à Tunis, les femmes sont majoritaires parmi les journalistes, de même que dans les radios régionales de Monastir, Sfax, Gafsa, Tataouine ou Le Kef. À la télévision tunisienne, la tendance est similaire. Cette présence forte sur le terrain et à l'antenne contraste avec leur rareté dans les organigrammes de direction.

Le cinéma, une reconnaissance individuelle qui dépasse les moyennes du secteur

Le septième art tunisien offre un contrepoint intéressant. S'il n'existe pas d'observatoire chiffré équivalent à celui des médias pour mesurer la part des films réalisés par des femmes en Tunisie, la scène internationale donne une indication forte : en mai 2025, la sélection officielle du Festival de Cannes comptait deux réalisatrices franco-tunisiennes, Erige Sehiri avec Promis le ciel en ouverture d'Un Certain Regard, et Hafsia Herzi avec La petite dernière en compétition officielle. Quelques mois plus tard, Kaouther Ben Hania décrochait le Lion d'argent à la Mostra de Venise pour La Voix de Hind Rajab, avant de rejoindre en 2026 le jury international de cette même Mostra.


 Erige Sehiri

Hafsia Herzi


Kaouther Ben Hania

Ces trajectoires individuelles racontent une réussite artistique incontestable, mais elles ne doivent pas masquer un besoin persistant de plateformes dédiées. Le Festival Regards de femmes, créé à Nabeul en 2017 par la Fédération tunisienne des ciné-clubs, reste à ce jour le seul rendez-vous national entièrement consacré à la promotion des films réalisés par des femmes, signe que la visibilité de la production féminine continue de nécessiter des espaces spécifiques plutôt que de s'imposer naturellement dans la programmation généraliste.


Ce que ces chiffres racontent, au fond

Le CSP a ouvert, il y a soixante-dix ans, un accès au droit, à l'éducation et au travail qui a permis à des générations de Tunisiennes d'investir massivement des métiers de la culture et de l'information.

Les chiffres de la profession journalistique et les succès du cinéma tunisien au féminin en sont une conséquence directe et mesurable. Mais la persistance d'un écart net entre présence numérique et postes de pouvoir, que ce soit à la tête d'une rédaction ou dans les instances de financement du cinéma, rappelle qu'une loi fondatrice, aussi progressiste soit-elle, ne suffit pas à elle seule à dissoudre des habitudes de gouvernance plus anciennes qu'elle. Soixante-dix ans après, l'écart se mesure désormais en pourcentages précis, ce qui est peut-être la meilleure façon de continuer à le combler.

La Rédaction · L'Instant M