Après Djerba et la Jeloua, Mahdia et la Dokhla, Kairouan et le Tarayoun, Nabeul et le Marsaoui, Le Kef et sa kachabia, Zarzis et ses parures d'argent, Tunis et sa jebba, Gafsa et son guerguef, Testour et l'héritage morisque, Habits et Territoires poursuit son tour de Tunisie. Chaque épisode, une ville ou une région, un vêtement, une histoire. Pas un inventaire folklorique. Un regard éditorial sur ce que les habits disent des territoires qui les ont produits. Cap aujourd'hui sur le Dahar, ce chapelet de crêtes et de plateaux qui court de Matmata à Tataouine, terre amazighe où le bijou et la laine se sont imposés comme les vrais marqueurs d'identité, davantage qu'un costume unique.
Dans cette région, l'essentiel ne se raconte pas à travers une seule tenue mais à travers deux gestes transmis depuis des générations : le travail de l'argent, hérité d'une tradition berbère qui privilégie le volume et la démesure plutôt que la finesse citadine, et le tissage de la laine sur le métier traditionnel, pratiqué encore aujourd'hui par les femmes de Chenini, l'un des trois villages berbérophones du gouvernorat de Tataouine.
Tataouine, la ville de l'œil et de la source
Le nom même de Tataouine porte la trace de son identité amazighe : il viendrait du mot tamazight tit, qui signifie l'œil ou la source, dont le pluriel titouine aurait donné Tataouine, en référence aux nombreux points d'eau qui jalonnaient historiquement la région. La ville est aujourd'hui le chef-lieu du gouvernorat le plus vaste et le plus au sud de la Tunisie, à la frontière à la fois algérienne et libyenne.

Le gouvernorat de Tataouine compte trois villages berbérophones, Chenini, Douiret et Guermessa, connus localement sous le nom de jbelia. Mais Chenini se distingue des deux autres : c'est le seul où la population est largement restée dans ses ksour et ses habitations troglodytes d'origine, alors qu'à Douiret et à Guermessa, la plupart des habitants ont rejoint, depuis l'indépendance, des villages de remplacement construits en contrebas.
Un texte de saint Augustin, au IVᵉ siècle, est parfois cité comme la plus ancienne mention connue des populations de cette région sous le nom de Chennai.

Le bijou d'argent, langage du corps et de la tribu

Dans tout le Sud tunisien, de Tataouine à Djerba, le bijou féminin est traditionnellement en argent plutôt qu'en or, l'or étant davantage associé aux parures citadines du Sahel et du Nord. La bijouterie berbère se distingue par des pièces souvent volumineuses, aux lignes épurées, où la taille et la masse comptent parfois plus que la finesse du détail, à l'inverse des bijoux citadins plus richement ouvragés. On y retrouve des pièces emblématiques comme les khlal (fibules), la khomsa (main protectrice portée en pendentif) et le kholkhal (lourd anneau de cheville), des formes que l'on rencontre dans plusieurs régions du pays mais dont les proportions et les motifs varient sensiblement dans le Dahar.

Un point mérite d'être posé avec la même prudence que dans nos épisodes précédents : dans plusieurs régions du Maghreb, la fabrication de ces bijoux dits berbères n'a pas toujours été assurée par des artisans amazighs eux-mêmes. Selon plusieurs travaux consacrés à l'orfèvrerie nord-africaine, cette activité a longtemps été exercée, y compris pour des pièces de style typiquement berbère, par des artisans juifs installés dans la région, un savoir-faire que l'islam associait traditionnellement aux communautés juives et chrétiennes pour tout ce qui touchait au travail des métaux précieux. La forme du bijou est donc amazighe dans son dessin et sa fonction sociale ; sa fabrication a souvent relevé d'une tradition artisanale partagée entre plusieurs communautés.
Le tissage, une écriture qui passe par les mains


À Chenini, une étude de terrain conduite auprès des femmes amazighes documente le tissage comme bien davantage qu'une activité domestique. Le métier à tisser y devient un espace d'expression intime, où se consignent le vécu, les préoccupations et les espoirs de la tisseuse, dans une région où la conquête et la sédentarisation ont longtemps limité les libertés accordées aux femmes. Le tapis, dans cette lecture, devient un support où le corps féminin peut continuer de s'exprimer par les motifs et les couleurs choisis.

Cette pratique du tissage de laine sur métier traditionnel, que l'on retrouve dans toute la région du Dahar jusqu'à Gafsa, où nous l'évoquions dans un épisode précédent de cette série, prend ici une coloration particulière : moins tournée vers la production commerciale que vers la transmission d'un geste et d'un langage propre aux femmes amazighes de la montagne.
Matmata, l'habitat qui précède l'habit
À une soixantaine de kilomètres au nord de Tataouine, Matmata prolonge cette même culture berbère du Dahar, avec ses habitations troglodytes creusées à même le sol, conçues pour offrir fraîcheur et protection dans un environnement aride. Cette architecture souterraine, devenue célèbre dans le monde entier après avoir servi de décor à la saga Star Wars, rappelle que dans cette région, l'ingéniosité vestimentaire et l'ingéniosité architecturale répondent à la même contrainte : se protéger d'un climat extrême avec des moyens locaux, la laine pour le corps, la terre pour l'habitat.

Ce que l'on ne sait pas, ou pas encore
Comme pour Zarzis, il faut le dire clairement : aucune source consultée ne documente, pour Tataouine ou Matmata, un costume unique et nommé comparable à la Dokhla mahdoise ou au Marsaoui de Nabeul. Ce que le Dahar transmet, c'est un ensemble de pratiques, le bijou porté et sa symbolique, le geste du tissage et sa charge intime, plutôt qu'une pièce de tissu identifiable entre toutes. C'est une autre manière, tout aussi légitime, de faire parler un territoire à travers ce que portent et fabriquent ses habitantes.
Où découvrir ce patrimoine aujourd'hui ?
Le village de Chenini : situé à une vingtaine de kilomètres de Tataouine, il reste le meilleur endroit pour observer, avec respect, la vie d'une communauté amazighe encore installée dans ses ksour d'origine.
Les artisans bijoutiers : les bijoutiers de la région de Tataouine perpétuent le travail de l'argent.
Les marchés et coopératives : les marchés hebdomadaires et les coopératives artisanales du Daujourd'hui ? tent d'approcher le tissage de laine directement auprès des tisseuses.
– Asma Ayadi