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Habits et Territoires, épisode 16 : Sfax et le Sud-Est, la jebba, la laine et la fouta

Date de publication : 23/10/2026

Après Djerba et la Jeloua, Mahdia et la Dokhla, Kairouan et le Tarayoun, Nabeul et le Marsaoui, Le Kef et sa kachabia, Zarzis et ses parures d’argent, Tunis et sa jebba, Gafsa et son guerguef, Testour et l’héritage morisque, Tataouine et Matmata et leurs parures amazighes, Bizerte et ses tenues de mariage, Douz et ses costumes bédouins, Sbeitla et Kasserine et leurs laines, Monastir et Moknine et leur or textile, Sousse et sa fouta, Habits et Territoires poursuit son tour de Tunisie. Chaque épisode, une ville ou une région, un vêtement, une histoire. Pas un inventaire folklorique. Un regard éditorial sur ce que les habits disent des territoires qui les ont produits. Cap aujourd’hui sur Sfax, grande ville marchande du Centre-Est, puis vers le Sud-Est, où la même laine change de gestes, de noms et de mains.

À Sfax, il faut renverser la question habituelle. Plutôt que de chercher une fouta « sfaxienne », cet épisode suit trois fils : la jebba à deux couleurs et la koufiya d’argent, qui forment le costume urbain le mieux documenté ; la laine, filée par les femmes et tissée par les hommes dans une ville qui a toujours préféré l’étoffe courante à l’étoffe somptuaire ; et la fouta, qui change de nom et de drapé à mesure que l’on descend vers Gabès, Médenine et Djerba. Une précision de méthode s’impose d’entrée : aucune source consultée ne décrit un modèle de fouta propre à Sfax, distinct de celui de Tunis ou du Sahel. Ce que l’on peut documenter, c’est un costume, un métier et une géographie. Djerba et Tataouine-Matmata ayant déjà eu leur épisode, nous les retrouvons ici comme des étapes d’un même fil, pas comme des sujets nouveaux.

Sfax, ville de négoce fondée sur la laine

Selon l’Institut national du patrimoine, la médina de Sfax est fondée vers 849, sur ordre de l’émir aghlabide, par le cadi Ali Ibn Salem. C’est un point de passage sur la route côtière des caravanes. Edward Rae, qui la visite en 1877, rappelle qu’une génération plus tôt celles de Tombouctou y transitaient chaque année, et note que la ville exporte vers Alexandrie des vêtements de laine, des couvertures et des burnous. Des familles d’origine andalouse, comme les Jellouli, dont la maison du XVIIᵉ siècle abrite aujourd’hui le musée des arts et traditions populaires, y prennent place dans le négoce. Zaher Kammoun rappelle que l’habit sfaxien a des racines locales, turques et andalouses.

Un costume urbain à deux couleurs

Le répertoire féminin, tel que le reprend Kammoun d’après l’ouvrage du Centre des arts et traditions populaires, comprend la jebba nsaf au quotidien, la jebba sufa pour les visites, la jebba bastri en version contemporaine et le qoftan guli, porté pour le rite du saut par-dessus le poisson. Kammoun rattache la jebba à deux couleurs à Grenade. Pour le deuil, la presse cite la zerkhana. La réputation actuelle de la ville tient à la finesse de ses broderies argentées.

La koufiya et les sept jebbas du mariage

La koufiya existe en petite et en grande version. La calotte rigide est coffrée de bandes de carton, parfois de vieux papiers de famille, puis couverte de broderies de fil d’argent doré, avec à l’avant des bijoux d’or et de perles. Le deuxième jour des noces, la mariée porte la coiffe tunisoise, le troisième la grande coiffe sfaxienne, et pour la jelwa un bandeau de soie, l’assaba. Les femmes de Mahrès portent le kabbous, celles de Kerkennah une coiffe ronde.

Le mariage dure une semaine. Selon l’ethnologue citée par Ultra Tunisia, la mariée enfile sept jebbas et les retire une à une jusqu’à la tenue brodée finale, avant que le voile de son visage ne soit ôté. Un autre rite fait la réputation de la ville : elle saute par-dessus un poisson, geste lié à la fertilité et au passage d’un état à l’autre.

La jeloua sfaxienne, la mariée dévoilée

La jeloua (jelwa ou jilwa selon les graphies) est la soirée où la mariée, tenue à l’abri des regards, se montre enfin dans toute sa parure. À Sfax, un blog local l’appelle aussi le nzoul et la présente comme la jeloua « de chez nous ». Selon Mariage à tout prix, elle a lieu quand le marié et sa famille viennent y assister : la mariée a alors changé de tenue et porte une longue robe dorée.

Le déroulé le mieux décrit figure dans un extrait de Mohamed Habib Salami, repris par Turathy. La mariée est d’abord habillée dans une chambre à part par la sannaa, la maîtresse de cérémonie, puis elle monte sur une estrade, le visage caché sous un voile doré. La sannaa la fait tourner lentement sur elle-même, avant de lever le voile : le visage apparaît sous la koufiya. Quand le cortège du marié arrive, accueilli par les youyous, les femmes de sa famille s’installent face à l’estrade. La sannaa conduit alors la mariée par la main en chantant, pendant que des pièces d’argent tombent. La fête se prolonge tard, puis la mariée regagne sa chambre. Des bendarates, ces femmes qui jouent du bendir, chantent ses louanges. À l’origine, selon le blog, elles la décrivaient à un marié qui ne la connaissait pas.

Côté costume, une kiswa de jeloua de couleur dorée, que la sannaa décrit en chantant. Les sources divergent sur la suite : la dernière soirée, chez la famille du marié, voit la mariée en robe argentée brodée main, celle du saut par-dessus le poisson, que Kammoun nomme qoftan guli. Selon Ultra Tunisia, qui a recueilli le témoignage d’une sannaa, la mariée porte sept jebbas. Des billets sont passés sur son front pour dire sa valeur aux yeux de sa famille, et des jeunes filles célibataires tournent autour d’elle avec des bougies. D’après Gnet News, les invités lui offrent aussi de l’argent, qu’elle porte en collier de billets.

la mariée croise les mains à l’horizontale sur sa poitrine, et il se demande s’il s’agit d’un signe de Tanit, déesse de la fertilité. Une origine punique de la jelwa circule largement, dans la presse et sur des pages en ligne, mais aucune source consultée ne l’établit : mieux vaut la présenter comme une tradition rapportée. Aujourd’hui, selon le même blog, le costume se loue souvent avec ses accessoires, et seuls les bijoux seraient encore en or. La jeloua reste pourtant au programme des mariages sfaxiens.

La fouta à Sfax, une étoffe arrivée plutôt que née

La fouta est l’une des pièces les plus anciennes du vestiaire tunisien. L’Encyclopédie tunisienne rappelle qu’elle était tissée par des artisans appelés foutajis et qu’elle a fini par se faire en soie rayée, parure de fête.

Pour Sfax, le fait le mieux attesté est commercial : Rae cite des foutas de visage parmi ses exportations. L’ensemble « fouta et blouza », lui, serait d’abord tunisois : une responsable de spectacle citée par L’Économiste Maghrébin explique qu’il s’est ensuite diffusé à Sfax, Kairouan, Sousse, Mahdia ou Nabeul pour les fêtes.

Une ville de laine : filage au féminin, tissage au masculin

Sfax est au cœur de vastes steppes à moutons, et un souk à deux niveaux vendait chaque jour laine brute et filés. Filer et carder est un travail féminin et domestique, tisser un artisanat masculin d’atelier ; aucune femme, quel que soit son rang, ne l’ignorait, selon Histoire de Sfax. Une trappe pour le fuseau subsiste dans la plupart des maisons de la médina. La production reste peu variée : de grosses couvertures à bandes de couleur et des tissages plus fins, les hrems. Sfax ne s’est guère tournée, comme Tunis, Mahdia ou Djerba, vers les décors géométriques mêlant soie et laine, ni vers le mergoum : une ville marchande, qui a préféré l’article courant, facile à vendre. Le souk Erbaa regroupait ces étoffes, et le souk Kriaa, inauguré en 1953 hors les murs, abrite aujourd’hui surtout des commerces d’étoffes.

Kerkennah : l’homme tisse, la femme brode

L'homme y tisse une étoffe unie, que la femme colore et orne de broderie en points comptés. Les femmes de l’archipel en parent leur tête et leurs épaules avec le tarf ras et le tarf liktef. Des modules de formation existent depuis 2000, et tisserands et brodeuses travaillent désormais en réseau.

Vers le Sud-Est : la fouta change de nom

Le houli, aussi appelé fouta, melhafa ou h’rem selon les localités, est le grand rectangle d’étoffe des femmes du Sud. À Djerba, il peut couvrir la tête ; à Médenine, Tataouine et Ben Gardane, il se porte avec deux broches et une ceinture, la tête étant couverte d’un bakhnoug. Couleurs et rayures disent la localité et l’occasion : travail, fête ou deuil.

Djerba, déjà racontée par l’épisode 1, fut pendant près d’un millénaire l’un des grands centres lainiers d’Afrique du Nord. La chaîne rappelle celle de Sfax : les femmes lavent, cardent et filent, puis le travail masculin commence, dans l’atelier à fronton triangulaire. Le beskri, houli précieux bordé de soie, d’or et d’argent, reste exclusivement fait main. Plus à l’ouest, à Tamezret (épisode 10), le bakhnoug est tissé sur métier vertical puis teint, ce qui révèle des motifs « blanc sur blanc » ; une pièce demande plusieurs mois.

Un patrimoine en recul, un patrimoine qui revient

Ultra Tunisia relève que des artisans travaillent encore sur métier à bras dans les médinas de Sfax, Monastir et Sousse, mais que le désintérêt des jeunes et la baisse de la demande restent les principaux freins. Sfax a consacré une journée de réflexion à l’habit traditionnel en juin 2022, et chaque 16 mars la Journée nationale remet ces pièces dans l’espace public.


Où découvrir ce patrimoine aujourd’hui ?

À Sfax, le musée des arts et traditions populaires de la maison Jellouli présente des scènes de mariage, des costumes et des bijoux, et la Kasbah abrite le musée de l’architecture traditionnelle (horaires à vérifier). Les souks Erbaa et Kriaa restent les points d’entrée pour les étoffes. Plus au sud, les ateliers de Houmt Souk à Djerba se visitent sur demande, le musée de Tamezret, ouvert en 1999, expose tissages et costumes, et le marché de Jara, à Gabès, complète le circuit.

Crédit photo :mariageatoutprix

Asma Ayadi