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Habits et Territoires, épisode 18 : Gabès et le Sud-Est, henné, fibres de palmier et parures d'oasis

Date de publication : 30/10/2026

Après Sfax et la laine, Djerba et la Jeloua, Zarzis et ses parures d'argent, Tataouine et Matmata et leurs parures amazighes, Tunis et sa jebba, Sousse et sa fouta, Habits et Territoires poursuit son tour de Tunisie. Chaque épisode, une ville ou une région, un vêtement, une histoire. Pas un inventaire folklorique. Un regard éditorial sur ce que les habits disent des territoires qui les ont produits. Cap aujourd'hui sur Gabès, seule ville de la Méditerranée entourée d'une oasis, porte du Sud-Est tunisien.

À Gabès, il faut renverser la question habituelle. Plutôt que de chercher un costume « gabésien » figé, cet épisode suit trois fils : un costume féminin où dominent le bleu et le rouge, tel que le dessine Charles Lallemand en 1892 ; l'oasis, avec le henné et le palmier, qui fournit la teinture, la fibre et le chapeau ; et l'argent, dont les fibules et les bijoux géométriques fixent et ornent le drapé. Une précision de méthode s'impose d'entrée : aucune source consultée ne décrit un costume de Gabès complet, daté et documenté pièce par pièce. Ce que l'on peut établir, c'est un témoignage du XIXᵉ siècle, une tenue conservée dans un musée, des savoir-faire d'oasis et une géographie vestimentaire qui s'étend vers Médenine, Djerba et Matmata. Djerba et Tataouine-Matmata ayant déjà eu leur épisode, nous les retrouvons ici comme des étapes d'un même fil, pas comme des sujets nouveaux.

Gabès, une ville entourée d'une oasis

Gabès est une grande ville d'oasis à l'histoire plusieurs fois millénaire, placée au croisement des routes qui relient le Nord au Sahara et ouverte sur l'arrière-pays berbère des monts de Matmata. Le musée ethnographique de la ville résume cette position : il y voit un point de rencontre de richesses humaines multiples. Selon l'Institut national du patrimoine, les oasis du littoral gabésien font partie des grandes zones de palmeraies du Sud tunisien, qui comptent environ 5,4 millions de palmiers sur quelque 40 000 hectares. C'est dans ce décor que s'est constitué le vestiaire local : un costume de plaine et d'oasis, un autre de montagne, et entre les deux des échanges constants de laine, de fibres et de bijoux.

Un costume bleu et rouge, vu par Lallemand en 1892

Les photographies de femmes tunisiennes de la fin du XIXᵉ siècle sont rares : la société ne les permettait guère. Les aquarelles de Charles Lallemand, publiées en 1892, sont donc un document précieux. Elles montrent qu'à Gabès le costume change : on quitte les deux couleurs partagées verticalement du Sahel et de Sfax pour un ensemble de pièces de tissu colorées, surtout bleues et rouges, couleurs qui reviennent chez toutes les femmes du Sud. Les femmes portent une grande robe serrée à la taille par une ceinture, un tissu qui retombe de la tête et de grands anneaux aux oreilles. Les Accaras de la région de Zarzis s'habillent de façon très proche, et les nomades du Sud reprennent la même palette. À Djerba, en revanche, l'île adopte des rayures multicolores bien plus vives.

La melhafa, les fibules et le foulard : la tenue d'une Gabésienne juive

Le musée d'Israël, à Jérusalem, conserve une tenue d'hiver du début du XXᵉ siècle venue de Gabès, portée par une femme de la communauté juive. Son élément le plus singulier est un drap enroulé, la melhafa, en laine, fixé par des fibules d'argent ajourées en forme de poisson, les tchlal, par-dessus une blouse brodée. La taille est marquée par une ceinture en laine, le hzam, et la tête est couverte d'un foulard, le tarf, en laine et soie, orné de motifs d'amulettes. Ce foulard signalait une femme mariée et faisait partie de sa dot. Des tresses décoratives, les tmayem, ornées de perles et de pendentifs d'argent, complètent l'ensemble. C'est l'une des rares tenues gabésiennes décrites pièce par pièce.

Le henné, « l'or rouge » de l'oasis

À Gabès, le henné n'est pas un simple accessoire de fête : c'est une culture. Il est cantonné, en Tunisie, aux oasis littorales proches du Sahara, et une étude agronomique ancienne relève que, avant 1956, il n'occupait que de petites surfaces avant de gagner du terrain dans la région de Gabès. Plante à la fois tinctoriale et médicinale, il a valu à la région le surnom d'« or rouge », car il a longtemps porté l'économie locale. Un reportage de 2018 rappelait pourtant sa fragilité : crise de l'eau, pollution liée à l'usine chimique, terres abandonnées, production en recul, et des jeunes plus sceptiques que leurs grands-mères sur ses vertus thérapeutiques.

Dans l'imaginaire du mariage, le henné relève d'un rite de veille de noces répandu au Maghreb : la mariée s'orne les mains pour attirer la grâce sur son union. Des sites touristiques disent que l'on vient de toute la Tunisie acheter du henné pour les jeunes mariées dans les boutiques d'épices de Gabès ; l'affirmation est plausible, mais mal étayée. Nous ne disposons en revanche d'aucune source décrivant précisément la cérémonie du henné gabésienne et son costume.

Le palmier : fibres, feuilles et mdhalla

Si le henné colore la peau, le palmier habille et protège. La région de Gabès est présentée par les artisans comme le territoire des feuilles de palmier, là où d'autres régions travaillent les joncs ou l'alfa. Les « fibres végétales de Gabès » figurent parmi les sept pôles artisanaux à fort potentiel retenus par le programme Creative Tunisia en 2020. Un projet annoncé en juin 2024 prévoit 19 ateliers, dont huit consacrés aux fibres végétales, six au tissage, deux aux habits traditionnels et deux à la broderie.

La pièce la plus visible est la mdhalla, le chapeau de feuilles de palmier. Elle est portée à Djerba par les femmes comme par les hommes, tant pour protéger la tête du soleil que pour se soustraire aux regards. À Gabès, elle a été distribuée aux invités de la Journée de Gabès à la Cité de la culture de Tunis en 2019, où la région présentait aussi des expositions sur ses métiers, dont le tissage du mergoum et du klim, et mettait en scène un mariage traditionnel gabésien avec ses costumes.

Les parures d'argent : de Gabès à Médenine

En Tunisie, le travail de l'argent est lié à la dot : on offrait autrefois des bijoux à la famille de la future épouse pour obtenir sa main. Selon une présentation de l'artisanat, les bijoux d'argent de Gabès se reconnaissent à leurs formes géométriques, tandis que ceux de Djerba portent plus nettement l'empreinte berbère. Le Metropolitan Museum de New York rappelle que les fibules du type khlal aftah sont bien connues dans la région de Médenine. Ces broches ne sont pas décoratives seulement : elles maintiennent le drap sur les épaules et la poitrine.


Vers les montagnes : le houli, Matmata et Tamezret

De Gabès vers le Sud, le même grand rectangle d'étoffe change de nom et de drapé. Le houli, appelé aussi fouta, melhafa ou h'rem selon les localités, habille les femmes de Djerba, de Gabès, de Médenine et de Tataouine. À Médenine, Tataouine et Ben Gardane, il se porte avec deux broches sur la poitrine et une large ceinture de tissu. Le r'dé en est une version à rubans, à dominante rouge foncé, et le houli blanc en laine ou en coton était aussi porté par les hommes en hiver.

À Matmata, village du gouvernorat de Gabès, on parle encore un dialecte berbère, à Tamezret, Zrawa et Taoujjout. Un récit de mariage, ancien, décrit des femmes non voilées, vêtues d'étoffes colorées qu'elles tissent elles-mêmes et retenues par de lourdes fibules d'argent ; la mariée arrive en blanc à dos de dromadaire, avant de revêtir la robe berbère colorée. Le recueil du Centre des arts et traditions populaires documente d'ailleurs un costume de nuit de noces de Matmata, une ancienne tenue de mariée de Tamezret et un costume du deuxième jour des noces à Médenine. À Tamezret (épisode 10), le bakhnoug se tisse sur un métier vertical, avant teinture.

Les hommes : burnous, jebba et chéchia

Côté masculin, le burnous est un long manteau de laine sans manches, à capuche pointue, d'origine berbère ancienne ; on l'arborait en blanc aux mariages et aux circoncisions. À Djerba, le costume d'homme associe la blouza, le sarouel, la jebba (en soie blanche pour les grandes occasions), le gilet farmla et la chéchia, bonnet de laine rouge ou blanc cassé.

Un patrimoine en recul, un patrimoine qui revient

Les costumes décrits par Lallemand ne se portent plus guère au quotidien : tout au plus voit-on encore, çà et là, de vieilles femmes en sefseri blanc dans les villages. À Gabès, l'oasis elle-même est menacée par la crise de l'eau et la pollution, ce qui met en péril le henné et le palmier, matières premières de ce vestiaire. En même temps, la ville mise sur sa singularité : la médina fait l'objet de travaux de réhabilitation, et des projets d'ateliers cherchent à relancer le tissage, les fibres végétales, la broderie et l'habit traditionnel.

Où découvrir ce patrimoine aujourd'hui ?

À Gabès, le musée ethnographique occupe une ancienne école de l'époque mouradite, près de la zaouïa de Sidi Boulebaba ; il évoque l'oasis à travers l'artisanat domestique, les mariages, l'alimentation et l'agriculture. Sa fiche officielle le donnait comme fermé pour travaux : à vérifier avant le déplacement. Les boutiques d'épices et le marché de Jara permettent de rencontrer le henné, l'oasis restant le meilleur point de départ. Plus au sud, Tamezret et Matmata offrent l'ambiance des villages berbères, et à Djerba, le musée de Guellala présente des costumes de mariage.

Crédit photo : Studio

Asma Ayadi