Mode / Beauté

Habits et Territoires, épisode 15 : Sousse et le Sahel, la fouta et les tissages du littoral

Date de publication : 08/10/2026

Après Djerba et la Jeloua, Mahdia et la Dokhla, Kairouan et le Tarayoun, Nabeul et le Marsaoui, Le Kef et sa kachabia, Zarzis et ses parures d'argent, Tunis et sa jebba, Gafsa et son guerguef, Testour et l'héritage morisque, Tataouine et Matmata et leurs parures amazighes, Bizerte et ses tenues de mariage, Douz et ses costumes bédouins, Sbeitla et Kasserine et leurs laines, Monastir et Moknine et leur or textile, Habits et Territoires poursuit son tour de Tunisie. Chaque épisode, une ville ou une région, un vêtement, une histoire. Pas un inventaire folklorique. Un regard éditorial sur ce que les habits disent des territoires qui les ont produits. Cap aujourd'hui sur Sousse, que l'on surnomme la perle du Sahel, et sur le littoral qui l'entoure, où le patrimoine vestimentaire tient autant au fil qu'au vêtement.

À Sousse, il faut renverser la question habituelle. Plutôt que de chercher un costume unique, cet épisode suit trois fils : un tissu médiéval, le Sūsī, qui a porté le nom de la ville jusqu'à Jérusalem ; la fouta et la blouza, en soie rayée et broderie d'argent ; et la takhlila de Hammam Sousse, le vêtement local le mieux documenté aujourd'hui. Une précision de méthode s'impose d'entrée : aucune source consultée ne désigne pour la ville de Sousse un costume unique et nommé, et une grande partie de ce que l'on sait vient de Hammam Sousse et du Sahel voisin.

Sousse, perle du Sahel et port des Aghlabides

Sousse s'étend sur la côte du Sahel tunisien, au bord du golfe de Hammamet. Sous les Aghlabides, la ville, appelée alors Sūsa, est établie près des ruines de l'antique Hadrumète et devient leur principal port. Dans une cité de ports et de souks, l'étoffe circule avant d'être portée : elle se commande, s'embarque, se brode et se transmet. Cette vocation marchande explique en partie pourquoi le nom de Sousse s'est attaché à un tissu bien avant de s'attacher à un costume.

1892 : un voile noir et une tunique à deux couleurs

Pour l'apparence de la ville au XIXᵉ siècle, le témoignage le plus précis reste celui de Charles Lallemand, dont les aquarelles datent de 1892. À Sousse, observe-t-il, le grand voile des musulmanes n'est plus le sefsari blanc de Tunis mais une vaste étoffe noire. Dans tout le Sahel, les femmes portent des tuniques de laine à petites manches, coupées en forme de sac et nouées à la taille, dont la particularité est d'être partagées dans la hauteur en deux couleurs sombres : bleu foncé et noir, bleu foncé et brun, ou brun et noir. Les Sousiennes musulmanes gardent la coiffe conique, entourée d'un fichu rouge ou jaune, tandis que les Juives de Sousse s'habillent comme celles de Tunis.

Une réserve s'impose : l'auteur n'a jamais pu entrer dans une maison tunisienne et reconstituait les tenues d'intérieur d'après des témoignages d'Européennes. C'est un regard extérieur, précieux mais partiel.

La fouta et la blouza, la soie au service de la mariée

La fouta est l'une des pièces les plus anciennes du vestiaire tunisien. D'abord vêtement d'usage, elle a fini par se tisser en soie rayée de couleurs variées et par devenir une parure de fête. Ce sont les hrairiya, les tisserands de soie, qui se sont spécialisés dans sa fabrication et ont multiplié les combinaisons de teintes et de décors.

Le geste de l'atelier est resté le même longtemps. Selon un maître soyeux tunisien, la soie arrive sous forme d'écheveaux, la khasla, qui sont teints à la couleur voulue, puis enroulés en canettes, les kanout, avant de passer sur le métier à tisser, le noul. À Mahdia, un peu plus au sud, cette tradition est attestée de longue date : le géographe al-Idrissi vantait déjà au XIIᵉ siècle des tissus jugés inimitables et largement exportés.

À Sousse, la fouta et la blouza forment l'ensemble de la jeune mariée. Elle préparait elle-même la tenue pour son trousseau et la portait le lendemain de la nuit de noces ou le septième jour du mariage, avec une petite calotte sur la tête.

La takhlila de Hammam Sousse, une robe qui se lit à ses couleurs

À Hammam Sousse, au nord de la ville, la takhlila est la signature du costume féminin. Brodée à la main de fil de soie et de cornaline argentée, elle se distingue par trois couleurs : le rouge, l'orange et le vert. Elle se porte avec le Maryoul Fadhila en dessous, un pantalon au tissu soigné, une ceinture de laine appelée echamla, et les bijoux traditionnels : kolkhal, khlel et rayhana. Les brodeuses décrivent la même silhouette : la fouta serrée d'une ceinture brodée, le Maryoul Fadhila, la tunique à manches courtes dite souria, et sur la tête une longue bande noire, le tout complété par un voile noué qui retombe dans le dos.

La takhlila se décline en plusieurs variantes selon l'occasion et l'usage :

La takhlila hab rommân est d'un rouge éclatant parcouru de fins fils blancs. Elle se porte lors de fêtes simples, aux Aïds et dans les réunions de famille, et comme tenue courante à Hammam Sousse, Kalaa Kebira et Kalaa Seghira.

La takhlila matrouza est d'un rouge sombre, ornée de motifs de sequins, de kantil, de cornaline et de fil métallique.

La takhlila khtarech est d'un violet profond, réservée à la vie quotidienne dans la région de Souassi et les campagnes de Mahdia. La takhlila kahla, sobre et sans ornement, est le vêtement de tous les jours des bédouins et des régions de l'intérieur.

Le Maryoul Fadhila est une chemise de coton rayé, bleue ou violette, coûteuse et réservée aux occasions. Son nom est discuté : une première version le rattache à une jeune fille du Kef qui aurait résisté au sultan ottoman et dont les femmes auraient porté le vêtement en hommage, une autre à la chanteuse Fadhila Khetmi, qui le portait en public au début du XXᵉ siècle. Les deux récits s'accordent sur le sens : la fierté de la femme tunisienne.

Le kaftan, l'argent et le langage des fleurs

Dans les cérémonies, le costume sahélien suit un schéma que décrivent les ouvrages de référence : une robe drapée de laine ou de coton, un corsage brodé de soie et d'argent, une veste de velours rehaussée d'or, un pantalon de dentelle et une ceinture de soie. La richesse de ces costumes tient moins à la coupe ou au tissu qu'aux motifs tissés et brodés. À Sousse, certaines mariées portent encore un kaftan aux manches mi-longues, ouvert sur le devant, dont la longueur va du genou à mi-mollet, et la presse tunisienne cite le koftan comme costume de mariée de Sousse.

Une brodeuse de la ville, qui exerce depuis plus de trente ans, détaille les matières : les sequins, la cornaline et l'argent massif, appelé sarima, qui sert à coudre la fouta et la blouza propres à Sousse, ainsi que la tenue de la jalwa, la robe blanche de la nuit de noces, le kaftan noir et la kmajja jaune. Les motifs sont presque tous végétaux : feuilles et fleurs aux formes variées. Les invitées proches des deux familles, les hadhara, portent le pantalon arabe, la fouta, le Maryoul Fadhila et, par-dessus, la hassara, des bretelles brodées les jours de fête et sobres les autres jours.

Le Sahel voisin, entre Dakhla, Kemja et Hrem

Sousse, Monastir et Mahdia forment les trois pôles d'un Sahel que l'on reconnaît à la vivacité de ses couleurs. Les tuniques y sont larges et simples, souvent sans manches, en laine, en coton ou en soie, et la broderie est le signe distinctif de chaque localité. À Mahdia, la dokhla s'étoffe d'un gilet de velours noir brodé d'or et d'argent ; à Monastir, la grande kemja est couverte de broderie dorée ; à Ksar Hellal, le hrem hrir du septième jour est une grande pièce de soie violette retenue par deux fibules d'or.

Ksar Hellal, justement, est surnommée la capitale du textile. Selon un annuaire sectoriel, la ville a pris cet élan dans les années 1940, quand ses habitants ont commencé à récupérer le fil des tentes et parachutes laissés par la guerre. La filière s'est industrialisée : l'entreprise SITEX, créée en 1964, file le coton à Sousse et tisse, teint et finit ses toiles à Ksar Hellal. Fin 2025, la branche textile, habillement et chaussure tunisienne comptait environ 1 900 entreprises et 176 000 emplois, selon le Kohan Textile Journal.

Un patrimoine en recul, un patrimoine qui revient

En 2018 environ, la brodeuse de Sousse citée plus haut estimait que le costume traditionnel de la ville avait failli disparaître, submergé par des tenues venues des villes voisines, alors que Mahdia, Moknine, Ksar Hellal et Bekalta avaient préservé le leur. Depuis, la tendance semble s'inverser : la takhlila revient comme tenue de fête familiale. Mais le geste a changé. Selon une spécialiste de la confection traditionnelle, la broderie se fait désormais le plus souvent à la machine, le satin remplace la soie et les garnitures ne sont plus en or.

Chaque 16 mars, la Journée nationale de l'habit traditionnel remet ces vêtements dans l'espace public et rappelle que l'artisanat traverse une période économique difficile.

Ce que l'on ne sait pas, ou pas encore

Comme pour Zarzis ou Tataouine, il faut le dire clairement : aucune source consultée ne documente pour la ville de Sousse un costume unique et nommé comparable à la Dokhla mahdoise ou au Marsaoui de Nabeul. Ce que l'on sait précisément concerne Hammam Sousse, et il serait faux d'en faire l'habit de toute la ville. Les couleurs, noms et usages de la takhlila s'appuient sur quelques témoignages de brodeuses et de spécialistes ainsi que sur un article d'une jeune contributrice de Sousse, et non sur un inventaire scientifique. Nous n'avons pas non plus trouvé d'étude établissant si des ateliers de tissage de soie fonctionnent encore dans la médina de Sousse elle-même, ni de lien démontré entre le Sūsī médiéval et les tenues actuelles. Une grande partie de ces sources date de 2018 à 2023.

Où découvrir ce patrimoine aujourd'hui ?

Le musée Dar Essid, installé dans le palais d'une famille aristocratique de la médina, retrace la vie quotidienne de Sousse aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles ; les visiteurs y signalent une belle collection de textiles et de motifs (horaires à vérifier avant la visite). Dans la médina, notamment du côté de Bab Bhar, les souks de Sousse proposent des robes brodées, des tissus et des objets d'artisanat. Les mariages de Hammam Sousse et de la côte restent l'occasion la plus vivante de voir la takhlila, la fouta et le sefsari portés en situation.

La Rédaction · L'Instant M