Mode / Beauté

Habits et Territoires, épisode 19 : Béja et Medjez el Bab, les tissages du Nord-Ouest céréalier

Date de publication : 02/11/2026

Après Le Kef et sa kachabia, Tabarka et Aïn Draham et leurs laines de Kroumirie, Gabès et ses parures d’oasis, Habits et Territoires poursuit son tour de Tunisie. Chaque épisode, une ville ou une région, un vêtement, une histoire. Pas un inventaire folklorique. Un regard éditorial sur ce que les habits disent des territoires qui les ont produits. Cap aujourd’hui sur Béja et Medjez el Bab, au cœur de ce Nord-Ouest que l’on présente volontiers comme le pays des ex-greniers à blé.

À Béja, il faut d’abord accepter un manque : le blé a laissé plus de traces dans l’histoire que le métier à tisser dans les archives. Cet épisode suit donc trois fils : un drapé féminin rouge sombre, noué de soie orange et coiffé d’une chaîne dorée ; une garde-robe d’hiver en laine, où la kachabia tient le premier rôle ; et des tissages (mlia, châles, tricot rayé) qui disent le rang, l’occasion et le statut de celle qui les porte. Une précision de méthode s’impose d’entrée : aucune source consultée ne décrit un costume propre à Medjez el Bab, ni un tissage local documenté pièce par pièce. Medjez el Bab appartenant au même territoire tribal que Béja, nous la lisons dans la continuité de son chef-lieu. C’est une hypothèse de lecture, pas un fait établi. Le Kef et Tabarka ayant déjà eu leur épisode, nous les retrouvons ici comme des voisins qui éclairent, pas comme des sujets nouveaux.

Béja et Medjez el Bab, deux villes sur la route de l’Ouest

Medjez el Bab se tient sur les rives de la Medjerda, à une soixantaine de kilomètres à l’ouest de Tunis. Elle comptait 21 653 habitants en 2014 et constitue un maillon de l’axe qui relie la capitale au Nord-Ouest, vers Le Kef, Jendouba et l’Algérie. L’ancienne Membressa romaine serait devenue Medjez el Bab en 701, après le passage du chef de guerre arabe Hassan Ibn Numan, lancé à la poursuite de la Kahina. Elle se situe sur le territoire de la tribu berbère des Béjaoua, dont elle est considérée comme la seconde ville après Béja. Le site compte aussi de vastes haouanet, ces tombes creusées dans la roche. C’est dans ce décor de plaine, de fleuve et de passage que s’est constitué le vestiaire local : un costume de villes et de villages céréaliers, avec, à l’horizon, les montagnes froides où la laine devient indispensable.

Le drapé de Béja : rouge sombre, soie orange et chaîne dorée

Le seul portrait précis du costume féminin de Béja vient d’une présentation régionale du Nord-Ouest. Le drapé de Béja y est décrit de couleur unie, rouge ou violet foncé, appelé « akri », porté sur un tricot rayé à manches longues, le merioul fadhila. La ceinture est faite de plusieurs cordons de soie orange, de la même teinte que le foulard, lequel est maintenu sur la tête par une chaîne dorée aux anneaux plats.

Le mot « akri » est un indice. Dans d’autres régions, comme à Hammamet, il désigne une jebba de teinte bordeaux : il semble donc nommer une couleur autant qu’un vêtement.

Les voisines : Le Kef, Jendouba, Siliana

Pour comprendre Béja, il faut regarder ce qui l’entoure. Le Kef, déjà croisé dans l’épisode 5, présente un drapé composé de trois pièces superposées, porté le septième jour des noces, aux couleurs souvent inspirées des nombreux marabouts de la région. Celui de Jendouba est le plus souvent rayé de rouge et de noir, tenu aux épaules par deux fibules, sur un tricot rayé à manches longues. À Siliana, le drapé est rouge, maintenu par deux fibules, avec un châle rayé, sur une chemise blanche à larges manches, et un collier d’or à motifs de poissons et de khomsa retombe depuis les fibules. À côté de ces tenues, le drapé de Béja paraît plus sobre : une couleur unie, un tricot rayé, des cordons de soie et un foulard.

Le merioul fadhila, le tricot qui s’est glissé sous le drapé

Le merioul fadhila est aujourd’hui l’une des pièces les plus reconnaissables de l’habit tunisien. Selon certains historiens et chercheurs, il aurait été conçu au début du siècle dernier par un artisan juif tunisien pour la comédienne et chanteuse Fadhila Khetmi, dont il était amoureux. Ce récit relève de la tradition orale plus que d’une certitude documentée. Ce que l’on sait, en revanche, c’est que nos aïeules l’ont porté sous leur « fouta w blousa » pour couvrir épaules et bras. Il est devenu tendance ces dernières années. À Béja, il remplit le même rôle sous le drapé : une couche rayée, à manches longues, qui donne du relief à la couleur unie par-dessus.

La laine d’hiver : kachabia, burnous et bakhnoug

Dans le Nord-Ouest, l’hiver commande le vestiaire. La kachabia y est décrite comme un manteau, généralement marron, porté très souvent dans le Nord-Ouest et dans les zones agricoles. Plusieurs sources la rattachent à une origine amazighe : un vêtement de laine de montagne, adopté par les populations installées sur les hauteurs du Sud et du Nord-Ouest, où le froid et les vents imposent de s’adapter. Le Nord-Ouest rural est aussi présenté comme un territoire du burnous et de la kachabia en laine, en raison du froid et de la neige. Longtemps vêtement des gens modestes et des campagnes, elle a gagné ensuite les citadins et même les femmes.

Du côté des femmes, une présentation récente des régions évoque, pour le Nord-Ouest et Le Kef, le bakhnoug : une grande étoffe de laine noire ou foncée portée comme voile et manteau, ainsi qu’une jebba en laine adaptée au froid. Les sources divergent toutefois : une autre décrit le bakhnoug comme un couvre-chef berbère rouge brodé. Le mot recouvre sans doute des réalités différentes selon les localités.

Malia et châles : des tissages qui disent le statut

La malia est un lihaf multicolore que les femmes portent en le fixant avec deux broches. Elle se voit surtout dans les régions du Nord-Ouest, du Centre et du Sud, ainsi que dans les campagnes. La mlia rouge est réservée aux grandes occasions, mariages et fêtes de circoncision.

Les châles brodés constituent aussi une pièce maîtresse de l’habit féminin du Nord-Ouest. Ce sont des tissages généralement rouges ou noirs, qui indiquent l’occasion, le rang social et le statut de celle qui les porte, mariée ou célibataire. C’est dans ces pièces que le « tissage du Nord-Ouest » est le plus lisible, même si les sources ne disent pas où, ni par qui, elles étaient tissées.

Tisser au pays du blé : ce que l’on sait, et ce qui manque

Le tissage, ici, se laisse deviner plus qu’il ne se documente. La laine du Nord-Ouest alimente la kachabia, le burnous et les couvertures. Pour Béja, aucune source consultée n’identifie de métier, d’atelier, de motif ou de coopérative historique. Le seul acteur actuel retrouvé est Montapi, entreprise de tapis installée à Béja, dont la fondatrice, née béjoise, raconte tenir de son arrière-grand-mère kairouanaise le goût des formes, des couleurs et des tissus. Elle annonce 537 personnes formées, dont 50 devenues formatrices. Montapi travaille la laine, le lin et la soie : c’est un savoir-faire contemporain, pas un témoignage du tissage ancien.

Un patrimoine en recul, un patrimoine qui revient

Les tenues de Béja ne se portent plus au quotidien. Mais l’habit traditionnel reste un patrimoine vivant tant qu’il continue d’habiter le présent : la Journée nationale de l’habit traditionnel, célébrée le 16 mars, est un rendez-vous du calendrier national depuis 1996. La kachabia, elle, a connu un regain d’intérêt : de nouveaux modèles aux couleurs et aux motifs plus riches ont envahi les souks et séduisent les jeunes. Quant au merioul fadhila, il s’est imposé comme un classique, de la garde-robe des grands-mères à celle des créateurs.

Ce que l’on ne sait pas, ou pas encore

Comme pour Gabès, Sousse ou Sfax, aucune source consultée ne documente un costume complet et daté de Béja. La description du drapé reste courte, et rien n’est établi sur la date, le tissage ou le lieu de fabrication de chaque pièce. Rien non plus ne documente un costume propre à Medjez el Bab : la rattacher à Béja est une inférence. Les tissages locaux (métier, motifs, ateliers, tisseuses) restent à documenter. Plusieurs informations viennent de presse régionale, de blogs ou de sites touristiques, à prendre comme des pistes. Les descriptions les plus fines figurent sans doute dans les ouvrages papier et dans la mémoire des artisanes et des anciennes de la région, que nous n’avons pas pu consulter.

Crédit photo : À La UNE Mag

Asma Ayadi