Dossier & Reportage

Souveraineté alimentaire : où en est la Tunisie au regard de ses propres chiffres ?

Date de publication : 16/10/2026

À fin août 2026, la balance commerciale alimentaire de la Tunisie affiche un excédent de 983,1 millions de dinars, avec un taux de couverture des importations par les exportations de 119,3 % . Dans le même temps, l'alimentation et les boissons ont renchéri de 8,4 % sur un an en septembre. Deux chiffres officiels, deux réalités. Ce dossier les confronte à ceux des céréales, de l'huile d'olive, des prix et de l'eau, pour mesurer ce que le pays maîtrise réellement de son assiette.

Trois notions à ne pas confondre

Le débat public mélange souvent trois idées. L'excédent commercial est un solde en valeur : les exportations alimentaires dépassent les importations. L'autosuffisance est une affaire de quantités : la production nationale couvre-t-elle les besoins, produit par produit ? La souveraineté, enfin, désigne la capacité d'un pays à décider de son alimentation sans dépendre d'un fournisseur, d'un cours mondial ou de ses réserves de devises. Ces trois définitions sont des repères de travail propres à ce dossier : dans les sources consultées, nous n'avons pas trouvé d'indicateur public unique de la souveraineté alimentaire tunisienne.

Un excédent réel, tiré par l'huile d'olive

– Fin août 2026 : excédent de 983,1 millions de dinars contre 684,1 millions un an plus tôt (+43,7 %), taux de couverture de 119,3 % contre 115,8 % .

– Exportations alimentaires d'environ 6 milliards de dinars (+20,7 %) et importations d'environ 5 milliards (+17,1 %). Les importations progressent presque aussi vite que les exportations.

– À fin mars 2026, le taux de couverture atteignait 139,6 % pour un excédent de 798,3 millions de dinars . Il retombe à 119,3 % à fin août. Ce recul peut s'expliquer en partie par la saisonnalité des exportations d'huile d'olive, mais nous n'avons pas trouvé d'analyse officielle de cet écart.

– L'huile d'olive pèse plus de 70 % des exportations alimentaires à fin avril 2026, avec 2,63 milliards de dinars de recettes (+49,7 %), tandis que les exportations alimentaires hors huile d'olive reculent de 9,4 %.

– La campagne oléicole 2025/26 a produit 500 000 tonnes, en hausse de 47 %. Sur neuf mois, 368 000 tonnes ont été exportées pour 4,6 milliards de dinars (+44,4 %). Dans ces volumes, 86 % partent en vrac ; le conditionné ne représente que 14 % des volumes mais 18,6 % des recettes.

– Le prix moyen à l'export s'établit à 12,51 dinars le kilogramme à fin août 2026, en baisse de 2,5 %: la hausse des recettes vient surtout des volumes.

Reste la question de la prochaine campagne. Le Syndicat tunisien des oléiculteurs anticipe pour 2026/27 une baisse de 30 à 40 % de la récolte , et un responsable de l'UTAP évoque une récolte de 250 000 à 300 000 tonnes. Ces estimations diffèrent légèrement et restent provisoires. Elles signalent toutefois que le principal moteur de l'excédent sera moins puissant cette année.

Le blé : l'autosuffisance de la semoule, pas celle du pain

– Collecte 2026 : environ 11 millions de quintaux, dont 8 millions de blé dur (75 %) et 1,7 million de blé tendre selon La Presse (16 septembre 2026), à partir de la conférence de l'Office des céréales du 17 septembre 2026.

– Blé dur : la collecte couvrirait les besoins du marché jusqu'à janvier 2027. Pour un besoin annuel d'environ 1,2 million de tonnes, la collecte d'environ 0,8 million représente environ huit mois.

– Blé tendre : la consommation avoisine 1,2 million de tonnes par an, soit environ 100 000 tonnes par mois. La collecte est de 110 000 tonnes selon African Manager (contre 60 000 un an plus tôt) et de 170 000 tonnes selon La Presse (1,7 million de quintaux). Dans les deux cas, elle couvre entre un et deux mois de consommation.

– Les céréales représentent près de la moitié des importations alimentaires. En 2024, la Tunisie a importé environ 2,6 millions de tonnes de céréales.

– Selon la FAO, le blé russe représentait environ 40 % de l'approvisionnement en blé de la Tunisie en 2023/24.

– Le stock de sécurité couvre environ deux mois de consommation.

– Côté prix, 2026 est une année plutôt clémente à l'import : blé dur −13,5 %, blé tendre −3,3 %, maïs −2,1 %, mais orge +3,6 %. Cette détente dépend des cours mondiaux, pas de la Tunisie.

Les pistes de rééquilibrage existent, mais leur échelle reste modeste. À Tataouine, des essais de blé irrigué par pompage solaire couvrent près de 40 hectares, avec des rendements annoncés de 30 à 40 quintaux par hectare, pour des objectifs de 1 000 hectares à court terme et, à long terme, jusqu'à 100 000 hectares. Les réserves portent sur la pression sur les nappes profondes et sur la salinisation des sols, et les chiffres, issus de sources officielles, n'ont pas fait l'objet d'une évaluation indépendante. Pour la campagne de semis 2026/27, l'Office des céréales a sécurisé 680 000 quintaux de semences sélectionnées, dont 500 000 quintaux certifiés mis à la disposition des producteurs.

Le poids de la compensation

Le budget 2026 prévoit 4 079 millions de dinars pour soutenir les produits de première nécessité, contre 3 801 millions en 2025, soit 278 millions de plus (+7,3 %). Cette enveloppe représente 2,2 % du PIB, avec une hypothèse de prix du blé de 260 dollars la tonne. Pour le budget 2027, une circulaire du 14 avril 2026 engage le gouvernement à « réformer le système de subventions pour en garantir l'efficacité et le ciblage des bénéficiaires ». La sécurité alimentaire figure parmi les priorités du budget 2027, avec les sécurités hydrique, énergétique et pharmaceutique, sans moyens financiers chiffrés à ce stade. Dans les sources consultées, aucune enveloppe de compensation pour 2027 n'était publiée.

Dans l'assiette : des prix qui montent malgré l'excédent

– Inflation de 5,6 % sur un an en septembre 2026 ; alimentation et boissons +8,4 %, contre 7,5 % en août.

– Hausses annuelles par produit : volaille +16,5 %, fruits frais +16,3 %, viande ovine +14,6 %, viande bovine +13,0 %, légumes frais +12,9 %. Les huiles alimentaires reculent de 4,1 %.

Un excédent commercial est un solde en valeur : il ne dit rien du prix payé par le consommateur. L'excédent repose surtout sur l'huile d'olive et masque des fragilités structurelles : dépendance aux importations de céréales, de maïs et d'orge, qui alimentent les filières de volaille et de viandes rouges, dépendance énergétique d'environ 66 %, pression sur les devises. Le même article cite la circulaire nᵒ 2026-04 de la Banque centrale du 26 mars 2026, qui impose aux importateurs de produits non prioritaires une couverture intégrale sur fonds propres avant tout financement bancaire. Il s'agit de l'analyse du média, que les chiffres de l'INS ne démontrent pas à eux seuls.

L'eau : un répit, pas la fin de la crise

Les barrages sont remplis à environ 67 % début mai 2026, soit près de 1,56 milliard de mètres cubes. Le niveau est redescendu autour de 50 % début septembre, et un responsable de l'UTAP estime qu'il pourrait atteindre 70 à 80 % cet automne si les pluies se confirment, une projection à prendre avec prudence. rappelle que l'envasement a fait perdre environ 675 millions de mètres cubes de capacité, soit environ 23 %, et qu'en période de tension l'eau potable passe avant l'irrigation. Pour une agriculture qui produit du blé, des légumes et des fruits, l'eau reste la ressource qui conditionne tout le reste.

Ce que disent les indicateurs internationaux

– Selon les estimations de la FAO, environ 3 % de la population tunisienne souffre de sous-alimentation (période récente 2022 à 2024). Cet indicateur mesure l'apport calorique insuffisant et ne résume pas la malnutrition au sens large.

– Une étude publiée dans Nature Food en mai 2025, résumée par ilBoursa (22 juillet 2025), classe la Tunisie 6ᵉ en Afrique pour l'autosuffisance alimentaire : 188 % pour les fruits, 170 % pour les produits laitiers, mais 18 % pour les aliments de base riches en amidon (blé, pommes de terre, riz).

Ces deux chiffres dessinent une Tunisie à deux visages : excédentaire en fruits et en lait, très dépendante pour les féculents, qui font le pain, les pâtes et le couscous.

Ce qui reste à résoudre

– Sécuriser le blé tendre : une production locale qui couvre un à deux mois de consommation, un fournisseur dominant et un stock de sécurité d'environ deux mois.

– Anticiper la récolte d'olives 2026/27 : l'excédent de 2026 dépend d'une campagne record qui ne se répétera sans doute pas.

– Diversifier les exportations : hors huile d'olive, les exportations alimentaires reculent de 9,4 % à fin avril.

– Mieux valoriser l'huile : 86 % des volumes partent en vrac, alors que le conditionné rapporte davantage.

– Cibler la subvention : la réforme annoncée pour 2027 n'est pas détaillée dans les sources consultées.

– Consolider les données : la production céréalière 2025/26 est estimée à 1,7 à 1,8 million de tonnes par l'Office et à plus de 2 millions par le ministère de l'Agriculture, soit un écart d'environ 20 %. Un tableau de bord public croisant production, importations, stocks et prix aiderait à juger de la souveraineté sur pièces.

Ce que ce dossier retient

La Tunisie dispose d'atouts réels : une huile d'olive exportée dans plus de 70 pays, un excédent en fruits et en lait, un blé dur dont la collecte couvre les besoins du marché pendant environ huit mois. Mais l'excédent commercial de 2026 repose sur une seule filière et sur des cours mondiaux favorables, alors que le pain dépend largement du blé tendre importé et que les prix à la consommation continuent de monter. Autrement dit, la Tunisie est aujourd'hui excédentaire en valeur, partiellement autosuffisante en quantités, et encore loin d'une souveraineté qui la mettrait à l'abri des chocs. Les prochains mois, avec une récolte d'olives plus faible, la campagne de semis et le budget 2027, diront si l'écart se réduit.

La Rédaction