Portraits d'artistes

Portrait de Mouna Karray : de Sfax au monde, un regard sans concession

Date de publication : 19/03/2026

Photographe, vidéaste, figure incontournable de l'art contemporain tunisien, Mouna Karray construit depuis plus de vingt ans une œuvre exigeante, ancrée dans les marges et les mémoires oubliées de son pays. Portrait d'une artiste qui choisit de raconter ce que l'Histoire préfère taire.


De Sfax à Tokyo, un parcours hors norme

Tout commence à Sfax, ville portuaire du sud tunisien, où Mouna Karray naît en 1970. Elle suit d'abord une formation en animation culturelle à l'Institut supérieur de Tunis, avant de s'envoler pour le Japon, où elle décroche en 2002 un master en Image Media au Tokyo Polytechnic University. Un parcours atypique, entre deux rives, qui façonnera durablement son regard et sa méthode. Elle s'installe ensuite entre Sfax et Paris, deux villes, deux temporalités, une seule ligne de travail.


Une esthétique du corps contraint

Ce qui frappe d'emblée dans l'œuvre de Karray, c'est la cohérence de son langage visuel. Formats carrés, photographie argentique en noir et blanc, corps enveloppés ou dissimulés, architectures en ruines : chaque série prolonge la précédente, comme des variations sur un même questionnement fondamental : qu'est-ce que raconter, et pour qui ?

Avec Au risque de l'identité, réalisée au Japon, elle entre chez des femmes qu'elle rencontre, les photographie, puis s'approprie leur lieu et leur pose. Elle endosse leurs vêtements, reproduit leurs gestes. « Je prends le risque d'aller au plus loin dans l'identité de l'autre… je mets en jeu les deux identités, je suis confondue, je suis l'autre. » Une façon de révéler la fragilité de ce qu'on croit être soi.

Murmurer (2007-2009) marque un tournant vers le paysage. Karray arpente la zone portuaire de Sfax, là où subsistent les vestiges du vieux mur d'enceinte du port. Des images silencieuses, lourdes de passé. « Je souligne cette situation… mais je me situe du côté du potentiel, du côté de l'espoir. »


Noir, Nobody : corps emprisonnés, terres oubliées

C'est avec Noir (2011), créée dans la foulée de la Révolution tunisienne, que Karray atteint une puissance symbolique particulière. Elle se met en scène entièrement drapée dans un drap blanc, seule sa main émerge pour déclencher l'appareil. Elle formule cette tension en une phrase restée célèbre : « Mon corps est emprisonné, contraint, mais créateur. » La série parle de l'enfermement, de l'émancipation, de la création comme acte de résistance.

Avec Personne ne parlera de nous (2012-2015), elle retourne dans le Sud tunisien. Une silhouette drapée dans un grand drap blanc dérive dans des paysages désertiques, métaphore des populations oubliées du Sahel tunisien, riche en phosphates mais profondément marginalisé. « Ce corps incarne une figure de résistance pour la liberté et le réenchantement d'une terre oubliée. » La série sera exposée à la Tyburn Gallery de Londres en 2016, puis à la Biennale Dak'Art la même année.


Les Patrons de Ferdousse : retour à l'intime

En 2021, la Fondation Rambourg lui décerne le deuxième prix pour Les Patrons de Ferdousse, un projet vidéo exposé dans sa version finale à La Boîte (Tunis) en 2023. Karray y filme sa mère, Ferdousse, couturière à Tunis, images d'archive, gestes du quotidien, paroles recueillies au fil du temps. Un portrait intime qui touche à la transmission, à l'histoire des femmes, à l'émancipation silencieuse.


Une reconnaissance internationale, ancrée localement

Le travail de Karray figure dans les collections du CNAP à Paris, du Zeitz MOCAA au Cap, et du ministère tunisien de la Culture. Elle a participé aux Rencontres de Bamako, à la Biennale de Dakar, à Photoquai, et a été célébrée dans des publications comme Fisheye ou L'Œil de la Photographie. Pourtant, elle reste attachée à une certaine idée de l'art en dehors des circuits convenus : « Ce qui m'intéresse est d'exposer dans des lieux hors des sentiers battus… où l'artiste peut construire une œuvre intimement liée au lieu. »

Profondément tunisienne dans ses racines, universelle dans ses résonances, Mouna Karray continue de construire une œuvre qui donne voix aux invisibles. « L'art n'est pas innocent : il permet d'interroger, de dénoncer, d'apporter une information tout en gardant une esthétique. ».