Portraits d'artistes

Portrait d'Aïcha Snoussi : la plasticienne des archives imaginaires et des mondes sous-marins

Date de publication : 28/08/2026

Née en 1989 à Tunis · Plasticienne, dessinatrice · Vit et travaille entre Sète et Tunis

Il y a des artistes qui documentent le monde. Aïcha Snoussi, elle, en invente un autre pour mieux parler du nôtre. Depuis près d'une décennie, cette plasticienne tunisienne construit une œuvre à la croisée du dessin, de l'installation et de la fiction archéologique, peuplée de créatures hybrides, d'ossements gravés et de civilisations englouties. Une pratique qu'elle résume elle même en une formule : un art des profondeurs.

De la gravure aux grands formats

Née en 1989 à Tunis, Aïcha Snoussi grandit dans un environnement marqué par la mer, entre récits de cités englouties et fascination pour les épaves. Elle étudie à l'Institut supérieur des beaux-arts de Tunis, puis part à Paris décrocher un master en beaux-arts à l'université Paris-Sorbonne. Elle débute sa carrière comme graveuse, avant de se tourner vers des dessins et peintures de grand format, dans une veine visuellement proche de Jérôme Bosch ou de Georges Bataille : des corps ouverts, des chairs hybrides, des créatures à mi-chemin entre le fossile et le vivant.

Son identité queer irrigue très tôt son travail. Dès 2019, elle fait partie des treize artistes sélectionnés pour une exposition parisienne marquant la Journée internationale de lutte contre l'homophobie. Les spécialistes de l'art tunisien contemporain la considèrent aujourd'hui comme l'une des figures de proue d'un art queer féminin apparu en Tunisie dans le courant des années 2010.

Underwater : une civilisation inventée pour en révéler d'autres

Le tournant de son parcours survient en 2020. Aïcha Snoussi remporte la même année le prix SAM pour l'art contemporain, décerné avec le Palais de Tokyo, et le premier prix de la Fondation Rambourg, pour un seul et même projet : Underwater تحت الماء, une fiction archéologique construite autour d'une civilisation queer redécouverte sur des côtes africaines. L'artiste s'y met en scène comme une archéologue du futur, faisant émerger à la surface les vestiges d'un monde imaginé plutôt que retrouvé.

Ce projet ne s'arrête pas à une seule œuvre : il se déploie, année après année, en une série d'expositions qui en explorent chacune une facette. Sépulture aux noyé.e.s au Mo.Co de Montpellier en 2021. My loved ones أحبائي à la Fondation Zinsou, au Bénin, la même année, où elle assemble un inventaire d'objets glanés sur place et à Tunis pour peupler sa civilisation fictive. Nous étions mille sous la table au Palais de Tokyo en 2022. Layla ليلة à la galerie La La Lande à Paris, la même année, un hommage au bar lesbien parisien Le Troisième Lieu, contraint de fermer ses portes. Et Tout est chaos, présentée sur le site archéologique de Lattara et au musée Henri Prades, où l'artiste est invitée à dialoguer directement avec une collection d'archéologie réelle.

Tétanos : la rouille comme langage, au 32 bis de Tunis

Sa dernière exposition personnelle en date, Tétanos, s'est tenue du 31 octobre 2025 à la mi-février 2026 au 32 bis, un ancien bâtiment industriel Philips reconverti en lieu culturel au centre de Tunis. Commissionnée par Hela Djebbi, l'exposition occupait 1500 mètres carrés sur trois étages, la plus grande surface confiée à ce jour à l'artiste dans son pays natal.

Le titre emprunte à la maladie transmise par la rouille pour interroger les formes de contamination invisible qui altèrent les objets, les lieux et les mémoires. Snoussi y détourne des matériaux et des vestiges du passé industriel du bâtiment, des combinaisons de cuir, des masques de soudeur, des gants maculés, pour composer une archéologie à la fois du passé ouvrier des lieux et d'un futur postapocalyptique. Une pièce a particulièrement marqué la critique : une machine inspirée du char d'assaut imaginé par Léonard de Vinci, prolongée de gaines en spirale évoquant les membres d'un animal marin. Une autre, intitulée Mechanical Transit Box, réutilise un cercueil de rapatriement récupéré, gravé au bois et assemblé avec de l'acier et du cuir. La presse culturelle française et tunisienne a salué l'exposition comme un jalon dans le parcours de l'artiste, la qualifiant tour à tour d'opéra métallique et de nécropole de la modernité.

Une scène internationale, un ancrage tunisien réaffirmé

Représentée par la galerie La La Lande à Paris, Aïcha Snoussi a exposé sa fiction archéologique dans plusieurs foires et institutions internationales : Abu Dhabi Art, la foire 1:54 de Londres, le musée Cobra d'Amsterdam, Beirut Art Fair, Art Brussels, AKAA à Paris et la foire de Cape Town. En 2024, elle est sélectionnée pour la troisième édition du Prix Reiffers Art Initiatives et présente à l'Acacias Art Center de Paris d'immenses rouleaux de papier calligraphiés, dans l'exposition collective (Re)generation.

Après des années de vie et de travail partagées avec Paris, sa biographie la plus récente la situe désormais entre Sète, dans le sud de la France, et Tunis, un ancrage renouvelé avec son pays natal que confirme l'ampleur de l'exposition Tétanos, pensée et montée spécifiquement pour un lieu et un public tunisiens.

Ce que son travail dit de la Tunisie

Le geste d'Aïcha Snoussi consiste à fabriquer de fausses archives pour mieux interroger les vraies : qui a le droit d'écrire l'histoire, quelles vies restent hors cadre, quelles mémoires sont activement effacées. En choisissant la fiction archéologique plutôt que le témoignage direct, elle ouvre un espace où les identités de genre, les mémoires minoritaires et les silences de l'histoire officielle peuvent enfin prendre une forme, même inventée. Dans un paysage artistique tunisien encore jeune sur ces questions, son travail trace une voie singulière, entre onirisme et dossier documentaire, qui continue d'attirer une attention internationale grandissante sans jamais couper le lien avec son pays d'origine.

La Rédaction · L'Instant M