Il y a des trajectoires qui prennent le temps. Kamel Laaridhi a passé plus de vingt-cinq ans derrière une caméra, comme assistant opérateur, documentariste, producteur, avant de signer son premier long métrage de fiction. Le 9 septembre 2026, ce film sera projeté en première mondiale à Venise, dans une sélection qui n'a retenu que sept titres à l'échelle de la planète. Et il fait entrer le cinéma tunisien sur un terrain qu'il n'avait presque jamais foulé : la science-fiction.
Une école des plateaux avant l'école des auteurs

Né le 17 mars 1970 à La Marsa, Kamel Laaridhi commence par des études à la faculté des sciences de Tunis avant de bifurquer vers l'Institut maghrébin de cinéma, section images. Ce détour par les sciences dit déjà quelque chose de son rapport au cinéma : une entrée par la technique et par le regard plutôt que par la théorie.
Entre 1997 et 2007, il travaille comme assistant opérateur sur des productions tunisiennes et étrangères. Dix années passées à apprendre le métier sur les plateaux des autres, à observer comment se fabrique une image, avant de commencer à composer les siennes.
Gharsallah, ou la naissance d'un regard
En 2007, il signe son premier film, le documentaire Gharsallah, la semence de Dieu, une coproduction entre la Tunisie et la Belgique de 55 minutes dont il assure à la fois la réalisation, le scénario et l'image. Le film s'attaque à une figure insaisissable : à Dhibet, petit village du centre tunisien, un homme surnommé Gharsallah, la semence de Dieu, est mort six ans plus tôt. Tout le monde a une histoire à raconter sur lui. Personne ne s'accorde sur ce qu'il était vraiment. Fou errant ou prophète, saint coléreux ou manipulateur, le personnage se dérobe à mesure que la légende enfle.
Le film est sélectionné en compétition internationale au festival Cinéma du Réel, l'un des rendez-vous les plus exigeants du documentaire de création. Ce premier geste dessine déjà le territoire du réalisateur : la mémoire, ce qu'elle déforme, ce qu'elle fabrique, ce qu'elle ne restitue jamais tout à fait.
Il poursuit ensuite un parcours de réalisateur et producteur au sein d'Inside Productions, avec plusieurs projets de court métrage et de fiction, sans jamais se précipiter vers le long métrage.
2059 : une Tunisie où l'on désactive les émotions

The H@llow Man se déroule en 2059, dans une Tunisie où une bio puce implantée dans le corps humain régule les souvenirs et supprime les émotions. Selon la présentation faite par la presse tunisienne, le film suit Taha, qui décide de participer clandestinement à une séance d'hypnose. Ce voyage intérieur le confronte à un événement tragique de son passé et le pousse à interroger les limites de la manipulation de la mémoire, dans un univers oscillant entre réalité et cauchemar.
Beatrice Fiorentino, déléguée générale de la Semaine internationale de la Critique, décrit le film comme un dispositif poétique déguisé en science fiction, et parle d'un voyage dantesque qui fait du cinéma le dernier radeau de sauvetage. Une lecture qui relie le film à son premier documentaire : dans les deux cas, il s'agit de savoir ce qui reste d'un être quand la mémoire le trahit ou qu'on la lui confisque.
Sept films dans le monde
La Semaine internationale de la critique de Venise ne sélectionne que des premiers longs métrages. Chaque année, elle mise sur des cinéastes encore peu connus, dans le pari qu'ils compteront demain. Pour cette 41e édition, qui se tient du 2 au 12 septembre 2026, sept films seulement ont été retenus en compétition, aux côtés de productions venues du Brésil, de Colombie, de Chine, d'Inde, de France et d'Italie.
The H@llow Man sera présenté en première mondiale le 9 septembre. Le Centre national du cinéma et de l'image souligne que cette sélection constitue une distinction majeure pour le cinéma tunisien. Le Hollywood Reporter, qui a couvert l'annonce de la sélection, a relevé la présence de ce film de science-fiction dystopique tunisien dans une programmation que les organisateurs eux mêmes ont assumée comme politique, rappelant qu'un festival n'est pas une bulle neutre coupée du monde.
Une saison tunisienne à Venise
Laaridhi ne sera pas seul sur le Lido. La réalisatrice Kaouther Ben Hania siège cette année au jury international de la compétition officielle de la 83e Mostra, présidé par l'Américaine Maggie Gyllenhaal. Youssef Chebbi, de son côté, présente le projet Balaa au programme Final Cut in Venice, dispositif d'aide à la finition destiné aux films africains et arabes.
Trois présences différentes, à trois étapes différentes d'une carrière : une cinéaste installée qui juge désormais les autres, un réalisateur confirmé qui cherche à boucler un film, et un premier long métrage qui entre par la grande porte.
Ce que ce film dit du cinéma tunisien
La science-fiction est un genre coûteux, exigeant en effets et en univers visuel, et presque absent de la production tunisienne, longtemps tournée vers le réalisme social, le documentaire et la chronique intime. Qu'un premier long métrage tunisien s'y risque, et soit retenu parmi sept films dans le monde, dit quelque chose d'une génération de cinéastes qui ne s'interdit plus rien.
Il y a aussi, dans le parcours de Kamel Laaridhi, une leçon plus discrète. Vingt-cinq ans de plateaux, un documentaire remarqué, des années de production, et un premier long métrage à 56 ans. Dans un secteur qui célèbre volontiers les révélations précoces, sa trajectoire rappelle qu'un premier film peut aussi être l'aboutissement d'une vie entière passée à regarder.

