Portraits d'artistes

Hela Ammar, l'artiste visuelle qui travaille la mémoire par l'archive et le textile

Date de publication : 16/08/2026

Née en juin 1969 à Tunis · Artiste visuelle, docteure en droit · Vit et travaille entre Tunis et la région (sources partagées entre Tunis, La Marsa et Sidi Bou Saïd)

Jusqu'au 27 septembre 2026, à la Gare Saint Sauveur de Lille, une installation intitulée Blinded by the Light attend les visiteurs de l'exposition Traversées. Elle porte la signature à quatre mains de l'artiste tunisienne Hela Ammar et de sa consœur Shourouk Rhaiem. C'est la dernière étape en date d'un parcours d'une vingtaine d'années, mené par une artiste qui a fait de la mémoire tunisienne, de ses trous et de ses silences, la matière même de son travail.

D'un tribunal à un atelier

Née en juin 1969, Hela Ammar suit d'abord un parcours qui n'a rien d'artistique sur le papier : elle devient docteure en droit et enseignante universitaire. C'est en parallèle, à partir de 2003, qu'elle commence à exposer régulièrement, en Tunisie puis à l'international. Cette double formation, le droit et l'image, infuse tout son travail : ses séries interrogent frontalement des sujets que le droit encadre ou censure, comme la détention, la marginalité ou l'identité féminine, avec la rigueur documentaire d'une juriste et la liberté formelle d'une plasticienne.

Petite-fille et arrière-petite-fille de figures politiques engagées dans le combat pour l'indépendance tunisienne, elle a très tôt un rapport personnel à la grande Histoire nationale, qui devient rapidement le terrain de toute son œuvre.

Corridors et Siliana Syndrome : entrer là où l'image est interdite

Le travail qui installe sa réputation porte sur l'univers carcéral tunisien. En 2013, elle co-signe Siliana Syndrome, une enquête visuelle sur le couloir de la mort en Tunisie. En 2014 et 2015 paraît Corridors, un livre photographique consacré aux prisons du pays, fruit d'un accès rare à un monde presque totalement fermé au regard extérieur. Ce travail pose les bases de toute sa démarche : documenter ce que l'État ou la société préfèrent ne pas montrer, et poser la question du droit à la mémoire pour celles et ceux que l'Histoire officielle a mis de côté.

Le fil rouge, une signature devenue méthode

À partir de 2015, avec la série Tarz, qui signifie broderie en arabe, Hela Ammar développe le geste qui la rend immédiatement reconnaissable : elle brode, au fil de soie rouge, directement sur des photographies. Elle mêle des images d'archives institutionnelles à ses propres photographies contemporaines, artificiellement vieillies pour brouiller la frontière entre les deux époques. Le rouge, couleur du drapeau tunisien, de la passion et du sang, souligne des slogans de manifestation, des symboles du croissant et de l'étoile, ou relie simplement des fragments d'images sans lien apparent.

Présentée aux Rencontres de Bamako en 2015 puis 2017, cette série condense tout son projet artistique : rapprocher, dans une même surface, les images du protectorat colonial, celles des luttes pour les droits des femmes et celles du Printemps arabe, pour tisser ce qu'elle appelle elle-même un champ temporel unifié. Le geste de la broderie, traditionnellement associé à un artisanat féminin domestique, devient chez elle un outil de recherche historique et un acte de réparation symbolique.

Une reconnaissance internationale construite pas à pas

Le parcours d'exposition de Hela Ammar est particulièrement dense pour une artiste tunisienne de sa génération. Elle a participé aux biennales Dak'Art de Dakar (2014 et 2016), aux Rencontres de Bamako, à la Biennale des photographes du monde arabe contemporain organisée par l'Institut du monde arabe à Paris (2017), à l'exposition Fragments d'une Tunisie contemporaine au MuCEM de Marseille (2015), ainsi qu'à des expositions à la Fondation Boghossian de Bruxelles et au Victoria and Albert Museum de Londres dans le cadre du Shubbak Festival (2019). En 2021, sa série Reflections a été présentée au British Museum de Londres.

Une sélection de ses œuvres intègre aujourd'hui les collections permanentes du British Museum à Londres, de l'Institut du monde arabe à Paris, et du musée de la Fondation A. Slaoui à Casablanca. En 2025, elle figurait aux côtés de Meriem Bouderbala, Asma Ben Aïssa et Amira Lamti dans l'exposition collective Le temps creuse même le marbre, présentée à l'Abbaye de Jumièges, consacrée à une nouvelle génération de femmes artistes visuelles tunisiennes.

Traversées : une œuvre à quatre mains, à découvrir jusqu'en septembre

L'exposition Traversées, actuellement visible à la Gare Saint-Sauveur de Lille jusqu'au 27 septembre 2026, s'inscrit dans la Saison Méditerranée 2026 portée par l'Institut français. Sous le commissariat d'Olfa Feki, elle réunit neuf duos d'artistes marocains, tunisiens, algériens et issus des diasporas de ces pays, invités à concevoir ensemble des œuvres monumentales et des installations immersives pour la Halle B de la Gare Saint-Sauveur, rebaptisée pour l'occasion Gare Méditerranée.

Hela Ammar y est associée à l'artiste Shourouk Rhaiem pour Blinded by the Light, une œuvre de 2026 dont le titre, aveuglé par la lumière, prolonge directement les obsessions de l'artiste : ce qui reste visible et ce qui s'efface, ce que l'on choisit de regarder en face et ce que l'éblouissement empêche de voir. L'exposition est en accès libre du mercredi au dimanche, de 12h à 19h.

Ce que son travail dit de la Tunisie

Vingt ans après ses premières expositions, Hela Ammar continue de poser la même question, sous des formes toujours renouvelées : que fait-on de ce qui a été effacé, tu ou nié ? Son geste de broder l'archive plutôt que de simplement l'exposer transforme chaque photographie en objet vivant, retravaillé, jamais figé. Dans un pays où l'écriture de l'histoire récente reste un sujet sensible, entre mémoire coloniale, dictature et révolution, ce travail de couture visuelle est aussi une manière de dire que la mémoire nationale n'est jamais un bloc immobile, mais un tissu que chaque génération continue de broder.

Crédit photo : tgmgallery 

– Asma Ayadi