Après Djerba et sa Jeloua, Habits et Territoires poursuit son tour de Tunisie. Chaque épisode, une ville ou une région, un vêtement, une histoire. Pas un inventaire folklorique. Un regard éditorial sur ce que les habits disent des territoires qui les ont produits. Cap aujourd'hui sur Mahdia.
À Mahdia, la mariée revêt lors de son mariage une tenue d'apparat appelée la Dokhla : un gilet de velours noir richement brodé de fil d'or et d'argent, porté sur une longue chemise elle aussi entièrement parée de broderies précieuses. Pièce la plus somptueuse du trousseau mahdois, la Dokhla condense à elle seule l'histoire d'une ville qui fut, un temps, la capitale d'un empire.
Ce que signifie la Dokhla

La Dokhla désigne à la fois une tenue et un moment : celui où la mariée fait son entrée officielle devant les invités, parée de son costume complet. Le mot renvoie à l'idée d'entrée, d'accès à un nouveau statut. Le gilet de velours noir, couleur associée à la dynastie fatimide, est brodé de fils d'or et d'argent selon des motifs transmis de génération en génération. Il se porte sur une longue kmeja (chemise) elle-même entièrement décorée de broderies dorées, complétée par une coiffe de soie ceinte d'un bandeau serti de pièces d'or et de pierres précieuses, et par des anneaux d'or aux chevilles, les Kholkhales.
L'habit mahdois : la soie, l'or et l'héritage fatimide

Pour comprendre la Dokhla, il faut comprendre ce que Mahdia représente historiquement : la première capitale de la dynastie fatimide, fondée au Xᵉ siècle par le calife Ubayd Allah al-Mahdi, avant que celle-ci ne s'installe au Caire. Ce passé impérial explique en partie le raffinement et l'opulence de l'habit mahdois : le noir et l'or qui dominent la dokhla sont directement hérités des couleurs fatimides. Dès le XIIᵉ siècle, le géographe Al-Idrissi célébrait déjà la finesse des tissus de Mahdia, exportés dans tout le bassin méditerranéen et réputés inimitables.
Le tissage, un art exclusivement masculin
Particularité rare en Tunisie : à Mahdia, ce sont les hommes qui tissent la soie, et ce depuis le XIVᵉ siècle. Dans les ateliers de la médina, les maîtres tisserands travaillent encore aujourd'hui sur des métiers à tisser manuels en bois, produisant des étoffes à bandes colorées rehaussées de fines rayures d'or et d'argent, comme le r'da hrir ou le Set El Kol, qui mêle coton noir et soie rouge, verte, argent et or. L'élevage des vers à soie, le dévidage du cocon, la teinture puis le tissage constituent un processus pouvant demander plusieurs semaines de travail pour une seule pièce.
Autour de la Dokhla gravitent d'autres pièces et parures essentielles : la Farmla, gilet brodé porté au quotidien ou lors d'occasions moins formelles ; la Qmajja, chemise ornée de fils d'argent, d'or ou de soie ; et surtout le Kholkhal, l'anneau de cheville en argent ou en or, bijou le plus emblématique de la parure féminine tunisienne, immortalisé dans la chanson populaire « Kholkhal Bou Ratlin ». Fabriqué à la main par le bijoutier, qui coule un lingot d'argent dans un moule de terre avant de le marteler et de le ciseler de motifs géométriques (triangles, losanges, fleurs, volutes), chaque Kholkhal est une pièce unique, souvent transmise comme un bien de famille.
Le mariage mahdois : sept jours, plusieurs tenues

Comme dans de nombreuses régions de Tunisie, le mariage traditionnel mahdois s'étale sur environ une semaine, chaque jour étant marqué par des rituels et des tenues spécifiques. Le hammam réunit les femmes de la famille autour de la fiancée dans une ambiance de chants et de darbouka. La Henna, déclinée autrefois en trois temps (petite, moyenne et grande Henna), est le grand moment où la future mariée est exposée aux regards, parée de tenues traditionnelles. L'Outiya, organisée par la famille de la mariée deux nuits avant le mariage, est la dernière soirée consacrée à l'application du henné.
Par le passé, la mariée mahdoise ne portait pas moins de sept robes de cérémonie différentes au fil de la semaine, chacune aussi riche en broderies et en bijoux que la précédente. La Dokhla intervient comme l'un des points culminants de cette semaine rituelle, lors du jour où la mariée, entièrement parée, est présentée à l'assemblée des invités.
Qui fabrique encore la Dokhla aujourd'hui ?
La confection de la dokhla reste aujourd'hui l'affaire d'artisans spécialisés : tisserands de la médina de Mahdia pour la soie, brodeuses pour les motifs d'or et d'argent, bijoutiers pour les Kholkhales et les parures de tête. Le Festival de la Soie de Mahdia met régulièrement à l'honneur ce savoir-faire à travers expositions, ateliers de tissage et de broderie, et défilés de haute couture réinterprétant les costumes traditionnels, l'une de ses éditions a notamment accueilli un défilé du styliste Fawzi Nawar. La tenue s'est adaptée aux goûts contemporains : certaines jeunes mariées optent pour des versions allégées, mais le principe reste le même, une pièce d'exception, façonnée à la main, qui raconte à la fois une ville et une famille.
Où découvrir ce patrimoine
La médina de Mahdia et son souk couvert exposent encore aujourd'hui des costumes de mariage traditionnels. Les ateliers de tisserands, où l'on peut observer le maniement des métiers à tisser en bois transmis de génération en génération, restent accessibles aux visiteurs. Le Festival de la Soie de Mahdia propose, lors de ses éditions, expositions et démonstrations vivantes de tissage, de broderie et de bijouterie traditionnelle, une manière directe d'approcher ce patrimoine encore bien vivant.
Sources :
Culture et Patrimoine de Tunisie en images, Habits traditionnels de Mahdia : http://cultpatr.blogspot.com/2016/09/habits-traditionnels-de-mahdia.html
Vikidia, Mahdia : https://fr.vikidia.org/wiki/Mahdia
Asma Ayadi
