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Habits et Territoires Épisode 11 : Bizerte et le Nord, les tenues de mariage du littoral

Date de publication : 11/09/2026

Après Djerba et la Jeloua, Mahdia et la Dokhla, Kairouan et le Tarayoun, Nabeul et le Marsaoui, Le Kef et sa kachabia, Zarzis et ses parures d'argent, Tunis et sa jebba, Gafsa et son guerguef, Testour et l'héritage morisque, Tataouine et Matmata et leurs parures amazighes, Habits et Territoires poursuit son tour de Tunisie. Chaque épisode, une ville ou une région, un vêtement, une histoire. Pas un inventaire folklorique. Un regard éditorial sur ce que les habits disent des territoires qui les ont produits. Cap aujourd'hui sur Bizerte, ville phénicienne devenue tour à tour hafside, andalouse, espagnole puis française, dont le patrimoine vestimentaire se lit moins dans un costume unique que dans une mosaïque de tenues propres à chaque village du littoral Nord.

Avant d'aller plus loin, une précision s'impose : contrairement à ce que suggère parfois l'usage commercial actuel du mot mellia pour désigner une robe traditionnelle tunisienne en général, aucune source patrimoniale sérieuse consultée ne documente ce terme comme le nom propre d'un costume bizertin. Les ouvrages de référence sur le costume régional tunisien, notamment celui édité avec le concours du ministère des Affaires culturelles, attribuent à la région de Bizerte, et en particulier au village de Rafraf, des noms bien différents et beaucoup plus précis, que nous détaillons dans cet épisode.

Bizerte, ville tournante entre les empires

Fondée vers 1100 avant notre ère par les Phéniciens sous le nom d'A'Kra, la ville passe sous influence carthaginoise puis devient, à l'époque romaine, Hippo Diarrhytus, littéralement Hippo coupée en deux par l'eau, une référence directe au canal qui a toujours fait la particularité du site. Son nom arabe, Banzart, dérive phonétiquement de ce nom antique. Conquise par les armées arabes en 661, elle passe ensuite sous domination hafside à partir du XIIIᵉ siècle, avant de connaître un épisode espagnol de 1535 à 1572, qui laisse dans la ville un quartier et un fort qui portent encore aujourd'hui cette empreinte.

C'est au XVIIᵉ siècle que Bizerte accueille une importante communauté de réfugiés andalous, chassés d'Espagne par l'Inquisition, qui s'installent dans ce qui deviendra le quartier Andalou, à flanc de colline, au pied de l'ancien fort espagnol. Une communauté de Russes blancs s'y ajoute au début du XXᵉ siècle, dont certains descendants vivent encore dans la ville aujourd'hui. Cette accumulation de strates, punique, romaine, hafside, andalouse, espagnole puis française sous le protectorat, se lit encore dans l'architecture de la médina, entre géométrie latino-byzantine, tracé arabo-musulman et rues bordées de platanes à l'européenne.

Rafraf, un village, plusieurs costumes selon le jour du mariage

C'est à Rafraf, petit village côtier du gouvernorat de Bizerte, que le patrimoine vestimentaire régional est le mieux documenté. Comme dans une grande partie du pays, le mariage traditionnel s'y étale sur plusieurs jours, chacun associé à une tenue différente, réunis dans un ouvrage de référence édité avec le concours du ministère des Affaires culturelles. Pour la séance du henné, la mariée porte la m'hadna. Pour la Jelwa, la présentation officielle de la mariée, on lui connaît au moins deux tenues successives selon les époques : la jebba chtar au début du XXᵉ siècle, puis un ensemble associant la chouchena et la farmla bil qros. Le troisième jour des noces est marqué par une jebba souf bel qros, en laine, rehaussée de boutons ou de pièces métalliques caractéristiques.

La presse culturelle tunisienne mentionne par ailleurs un costume de la mariée appelé el mouwachma, propre à Rafraf, porté le jour des noces proprement dit, aux côtés d'autres tenues régionales comme le kadroun brodé aux fils d'or de Hammamet ou le koftan de Sousse. Cette accumulation de noms précis, loin d'un vêtement unique, illustre bien la logique qui traverse toute cette série : dans le Nord comme ailleurs, c'est la succession des tenues au fil des jours de la cérémonie qui constitue le vrai patrimoine, plus qu'une pièce isolée.

Hermecha de Rafraf 

Un patrimoine documenté, mais dispersé

Contrairement à des régions comme Mahdia ou Nabeul, où un nom unique, la Dokhla ou le Marsaoui, s'est imposé comme emblème reconnu au-delà de la région elle-même, le patrimoine vestimentaire de Bizerte reste morcelé entre plusieurs appellations propres à chaque village et à chaque étape du mariage. Cette dispersion explique sans doute pourquoi le commerce actuel de la tenue traditionnelle a eu tendance à lui substituer un terme générique comme mellia, plus facile à commercialiser qu'une nomenclature villageoise précise, mais qui gomme au passage la richesse réelle de cette géographie vestimentaire.

Où découvrir ce patrimoine aujourd'hui

Le quartier Andalou de Bizerte, à flanc de colline sous l'ancien fort espagnol, et la médina qui borde le vieux port, restent les meilleurs points d'entrée pour comprendre les strates successives qui ont façonné la ville et, avec elle, son vestiaire régional. Le musée des Arts et Traditions populaires, quand ses collections l'exposent, permet d'observer certaines de ces pièces, tandis que les familles de Rafraf et des villages voisins restent les meilleures gardiennes d'une mémoire qui se transmet avant tout à l'occasion des mariages eux-mêmes.


Asma Ayadi