Après Djerba et la Jeloua, Mahdia et la Dokhla, Kairouan et le Tarayoun, Nabeul et le Marsaoui, Le Kef et sa kachabia, Zarzis et ses parures d'argent, Tunis et sa jebba, Gafsa et son guerguef, Habits et Territoires poursuit son tour de Tunisie. Chaque épisode, une ville ou une région, un vêtement, une histoire. Pas un inventaire folklorique. Un regard éditorial sur ce que les habits disent des territoires qui les ont produits. Cap aujourd'hui sur Testour, fondée par des réfugiés d'Espagne au début du XVIIᵉ siècle, pour comprendre un héritage vestimentaire qui ne tient pas dans une seule pièce de tissu.
Contrairement aux épisodes précédents de cette série, Testour ne se raconte pas à travers un costume qui porterait son nom. Ce que les Morisques ont laissé au Nord-Ouest tunisien, et à la Tunisie entière, c'est davantage un ensemble de matières premières et de gestes techniques : la soie, la teinture, le feutrage de la laine, qui ont rendu possibles des pans entiers du vêtement tunisien tel qu'on le connaît aujourd'hui, la chéchia en tête.
Testour, cœur battant de l'exil morisque

Fondée au début du XVIIᵉ siècle sur le site de l'antique Tichilla, sur les collines dominant la vallée de la Medjerda, Testour devient à l'aube de ce même siècle le plus grand centre morisque de Tunisie. Les réfugiés musulmans et une partie de la communauté juive chassés d'Espagne y importent leurs pratiques et leurs usages, au point de transformer entièrement le paysage architectural de la ville et de ses environs selon un modèle hispano-mauresque, dont sa Grande Mosquée reste aujourd'hui l'exemple le plus abouti.

Selon les travaux universitaires consacrés à cette migration, l'installation morisque en Tunisie s'est concentrée dans trois grandes zones : la capitale et ses environs immédiats, la vallée de la Medjerda en amont jusqu'à Testour, et le Cap Bon. Ce sont des artisans habiles, souvent qualifiés dans plusieurs métiers à la fois, et qui possédaient également des connaissances militaires recherchées par les autorités ottomanes de l'époque, ce qui explique en partie leur installation rapide et organisée dans ces territoires précis.
Ce que les Morisques ont réellement apporté au vêtement tunisien
C'est ici que l'histoire du costume rejoint celle du territoire. Les Morisques introduisent en Tunisie l'élevage du ver à soie, la sériciculture, notamment dans la région de la Harayriya, près de Tunis, où cette culture n'existait pas auparavant. Cette soie nouvellement produite localement va irriguer, au sens propre, tout un pan du vêtement de cérémonie tunisien, des jebbas en harir citées dans notre épisode consacré à Tunis jusqu'aux tenues de mariée brodées de fil de soie que l'on retrouve dans plusieurs régions du pays.


Les mêmes réfugiés apportent également la maîtrise de la teinturerie, essentielle pour obtenir les couleurs vives et stables recherchées dans les broderies régionales, ainsi que des artisans spécialisés dans la confection de vêtements pour hommes et pour femmes. C'est sans doute l'industrie de la chéchia, déjà évoquée dans notre épisode sur Tunis, qui reste leur apport le plus spectaculaire et le plus durable, même si son origine fait débat entre historiens. Une partie de l'historiographie tunisienne situe la naissance de cette industrie dès le IIe siècle de l'Hégire à Kairouan, introduite selon certains chercheurs par des soldats venus du Khorasan, avant qu'elle ne migre vers l'Andalousie et le Maghreb au fil des siècles suivants. D'autres travaux, davantage centrés sur la période moderne, documentent le rôle décisif des artisans morisques dans l'installation ou la réinstallation de ce savoir-faire à Tunis au XVIIᵉ siècle, avant qu'un souk entier ne lui soit consacré dans la médina de la capitale à la fin de ce même siècle.

Cet apport s'accompagne enfin d'un artisanat de la terre cuite, tuiles vernissées, carreaux de faïence et briques, que l'on retrouve autant dans l'architecture domestique de Testour que dans certains décors urbains de Tunis, preuve que le geste morisque ne distingue pas nettement le bâti du vêtement : la même exigence de finition traverse les deux.
Ce que l'on ne sait pas, ou pas encore
Il faut le dire clairement, dans le même esprit de rigueur que notre épisode consacré à Zarzis : aucune source patrimoniale ou académique consultée ne documente de costume traditionnel testourien à proprement parler, avec un nom propre et une description transmise comme la Dokhla mahdoise ou le Marsaoui de Nabeul. Ce que Testour a transmis, c'est un ensemble de matières et de techniques diffusées bien au-delà de ses murs, plutôt qu'un vêtement local resté sur place. C'est une autre manière, tout aussi réelle, de peser sur l'histoire du costume national.
Un festival qui prolonge autrement cet héritage
Depuis 1967, Testour accueille un festival international du malouf et des musiques maghrébines traditionnelles, autre versant de cet héritage andalou transmis par les Morisques, aux côtés de l'architecture et du textile. La ville reste par ailleurs un lieu de pèlerinage pour la communauté juive, qui continue de visiter la tombe du rabbin Fraji Chaouat, signe d'une mémoire plurielle propre à cette vague migratoire.
Où découvrir ce patrimoine aujourd'hui ?
La Grande Mosquée de Testour et son minaret à l'horloge inversée restent le témoignage architectural le plus direct de cet héritage. Pour le textile, c'est davantage à Tunis, dans le souk Ech Chaouachine consacré à la chéchia, que ce savoir-faire continue de se pratiquer sous une forme organisée et visible. Une piste à suivre pour un prochain épisode : celle de Kairouan, où une partie de l'historiographie tunisienne situe le berceau de cette industrie, bien avant l'installation des Morisques à Testour.
La Rédaction · L'Instant M
