Après Djerba et la Jeloua, Mahdia et la Dokhla, Kairouan et le Tarayoun, Nabeul et le Marsaoui, Le Kef et sa kachabia, Zarzis et ses parures d'argent, Tunis et sa jebba, Habits et Territoires poursuit son tour de Tunisie. Chaque épisode, une ville ou une région, un vêtement, une histoire. Pas un inventaire folklorique. Un regard éditorial sur ce que les habits disent des territoires qui les ont produits. Cap aujourd'hui sur Gafsa, oasis du Sud-Ouest dont le nom a traversé la préhistoire avant de s'attacher à un tissage devenu patrimoine national.
À Gafsa, ce n'est pas un vêtement isolé qui porte l'identité locale, mais un geste artisanal tout entier : le tissage de la laine sur le guerguef, le métier traditionnel, qui donne naissance au mergoum et à d'autres tapis et tissages du Sud-Ouest tunisien. Selon plusieurs spécialistes du textile, c'est à Gafsa que serait née la tradition du tapis de laine en Tunisie, avant de s'étendre à Kairouan puis à l'ensemble de la Méditerranée. Un artisanat aujourd'hui fragile, porté par une poignée d'artisanes qui refusent de le laisser mourir.

Gafsa, ville la plus ancienne de Tunisie ou presque
Pour comprendre le tissage de Gafsa, il faut d'abord comprendre ce qu'est Gafsa. Site éponyme d'une culture préhistorique mondialement connue des archéologues, le Capsien, la ville a donné son nom à cette civilisation de chasseurs-cueilleurs qui a occupé le Maghreb il y a environ huit mille ans, entre les périodes capsienne typique et supérieure. Des outils en silex et des ossements retrouvés dans la région témoignent de cette occupation humaine parmi les plus anciennes et les mieux documentées d'Afrique du Nord.
Sous le nom de Capsa, la ville se développe ensuite à l'époque romaine, mentionnée par Salluste dès le premier siècle avant notre ère, avant de devenir municipe puis colonie sous l'empereur Trajan. En 540, les Byzantins fortifient la cité d'un rempart bâti avec des matériaux romains de réemploi et la renomment un temps Justiniana. Cette longue stratification, préhistoire, Antiquité, monde byzantin puis islamique, explique la densité patrimoniale d'une ville que l'on résume trop souvent au seul bassin minier voisin.
Le guerguef, le métier qui a peut-être tout commencé ici

Le tissage de la laine sur métier traditionnel, appelé guerguef, est un geste ancestral transmis presque exclusivement de mère en fille. Filer la laine, la teindre, puis la tisser sur ce métier de basse ou haute lisse figurait autrefois parmi les premiers savoirs qu'une jeune fille apprenait, à la campagne comme en ville. Le tissage de laine gafsien se distingue par ses propres nuances de couleurs et ses formes géométriques emblématiques, transmises d'une génération d'artisanes à l'autre.


Plusieurs spécialistes du textile tunisien avancent que la tradition du tissage de laine serait née à Gafsa avant de s'étendre à l'ensemble de la Méditerranée, et le Centre des arts et traditions populaires a documenté Gafsa comme le siège d'un artisanat de la laine particulièrement original. Cette antériorité reste débattue selon les sources, mais elle dit au moins une chose avec certitude : la place centrale qu'a occupée cette oasis du Sud-Ouest dans l'histoire du tissage tunisien, bien avant que Kairouan n'en devienne la capitale la plus connue.
Le mergoum, un tissage plutôt qu'un tapis noué

Le mergoum, ou margoum, est un tissage de laine à usage de tapis de sol, d'origine arabo-berbère. Contrairement au tapis noué de type Kairouan, à haute laine, le mergoum est un tissage ras, réalisé sur métier traditionnel, qui se distingue du kilim par ses regma, des motifs géométriques tissés directement dans la trame plutôt que brodés après coup. Sa fabrication associe la préparation de la laine, filée puis teinte, et un dessin exécuté au fil du tissage, qui exige un effort physique important et une grande maîtrise technique.


Le mergoum se travaille aujourd'hui dans plusieurs régions tunisiennes, dont Gafsa, Kairouan, El Jem et Oudhref, chacune avec ses propres variations de motifs. Les losanges qui structurent la plupart des dessins renvoient, dans la symbolique berbère, à la fertilité, celle du couple comme celle de la terre. Aucun mergoum n'est strictement identique à un autre : chaque pièce reste, par nature, unique.

Un maître, une transmission fragile
Dans le paysage artisanal de Gafsa, un nom revient systématiquement : celui du maître tisserand Hamida Wahada, aujourd'hui disparu, référence incontournable dont l'enseignement continue de structurer la pratique locale. Ses disciples ont hérité de lui la fidélité au geste traditionnel autant que la maîtrise technique du métier. Aujourd'hui, seuls quinze à vingt artisans perpétuent encore cet art ancestral à Gafsa, ayant appris directement ou indirectement auprès de lui les nuances de couleurs et les formes emblématiques du tissage gafsien.
Ce chiffre, aussi réduit soit-il, ne doit rien au hasard : le tissage de Gafsa reste une activité essentiellement domestique, pratiquée par des artisanes dans leurs propres maisons plutôt que dans des ateliers structurés, ce qui rend sa visibilité commerciale plus difficile que celle du tapis de Kairouan. Le fossé se creuse, selon plusieurs professionnels du secteur, entre la richesse du savoir-faire et la fragilité de sa situation sur le marché, faute de stratégie concertée de formation et de commercialisation.
Des initiatives pour sortir cet artisanat de l'oubli
Plusieurs programmes tentent aujourd'hui d'inverser cette fragilité. Le projet Creative Tunisia, porté par l'Organisation des Nations unies pour le développement industriel, avec le soutien de l'Union européenne, a initié une collaboration entre artistes et artisanes de Gafsa pour créer des tapisseries murales, une manière de faire sortir le tissage gafsien du seul usage domestique pour l'ouvrir à de nouveaux marchés et de nouveaux usages décoratifs.
Plus largement, le tapis tunisien tissé, mergoum et klim confondus, reste une activité très majoritairement féminine : dans le seul gouvernorat de Kairouan, plus de seize mille artisanes en vivent encore, un ordre de grandeur qui donne la mesure du poids économique et social de ce savoir-faire à l'échelle nationale, même si Gafsa, en comparaison, ne compte plus qu'une poignée de mains capables de le perpétuer dans les règles de l'art.
Où découvrir ce patrimoine
Le musée archéologique de Gafsa, installé face aux piscines romaines, présente des mosaïques et des outils préhistoriques qui replacent le tissage local dans la longue histoire de la ville. Les piscines romaines elles-mêmes, trois bassins alimentés par une source locale, restent un lieu de vie sociale autant qu'un site patrimonial, encore utilisées lors de certains rituels de mariage traditionnels. Pour le tissage à proprement parler, c'est dans les maisons des artisanes de Gafsa, et lors des salons de l'artisanat organisés dans le pays, que le geste du guerguef continue de se transmettre, à l'abri des grands circuits touristiques.
La Rédaction · L'Instant M
