Après Djerba et la Jeloua, Mahdia et la Dokhla, Kairouan et le Tarayoun, Nabeul et le Marsaoui, Le Kef et sa kachabia, Zarzis et ses parures d'argent, Habits et Territoires poursuit son tour de Tunisie. Chaque épisode, une ville ou une région, un vêtement, une histoire. Pas un inventaire folklorique. Un regard éditorial sur ce que les habits disent des territoires qui les ont produits. Cap aujourd'hui sur Tunis, où le costume masculin citadin a trouvé sa forme définitive, et où un artisanat a occupé à lui seul trois souks de la médina.
À Tunis, la tenue masculine traditionnelle repose sur trois pièces qui ont chacune leur histoire : la jebba, ample vêtement de cérémonie devenue la pièce maîtresse du costume tunisien, aujourd'hui candidate à la liste du patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO ; le burnous, long manteau de laine à capuche porté par-dessus pour affronter l'hiver ; et la chachia, ce bonnet de laine rouge dont la fabrication, importée d'Andalousie, a fait de Tunis la capitale mondiale d'un artisanat que le pays est aujourd'hui seul à maîtriser.
La jebba, pièce maîtresse et dossier national
La jebba est un vêtement ample qui couvre tout le corps sans recouvrir les avant-bras ni les mollets. Elle constitue la pièce principale de la tenue traditionnelle masculine en Tunisie, portée lors des fêtes religieuses et officielles, des cérémonies de mariage et de circoncision, et elle reste l'habit courant des prêcheurs et des imams.
Elle ne se porte jamais seule. La tenue complète, la kaswa tounsia, associe la jebba à un gilet (farmla, badia ou sadria), parfois une veste (mentan), un pantalon bouffant (sarouel) serré à la taille par une ceinture de soie, et une paire de balgha, ces babouches de cuir. En extérieur, elle se recouvre d'un burnous. Sur la tête, la chachia.

Le vêtement se décline selon la matière, la saison et le degré de richesse de la broderie. La jebba kamraya est en lin, la souf en laine, la harir en soie blanche. La mlifa, en laine importée d'Orient et d'Europe, se porte en hiver dans des tons gris, verts ou bleus, et s'accorde traditionnellement avec le burnous. La mqardech, mêlant soie et laine, vient de la région de Tozeur et se tisse sur métier traditionnel. La chmouss se reconnaît à ses broderies en forme de soleil, la karmasoud à sa couleur verte. La broderie, d'inspiration andalouse, exige des artisans formés à des techniques précises, et fait toute la différence de prix entre une jebba du quotidien et une jebba de cérémonie.
La jebba tunisienne est aujourd'hui au cœur d'un chantier patrimonial national. Le ministère des Affaires culturelles a annoncé en 2025 la préparation d'un dossier de candidature pour son inscription sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité. En avril 2026, répondant à une question parlementaire, le ministère a précisé que le dossier reste une priorité, qu'il sera présenté comme une candidature exclusivement nationale, sans participation d'autres pays, et que le dépassement de l'échéance annuelle du 31 mars n'entraîne aucune exclusion : un dossier peut être déposé dès que sa préparation technique est achevée. Le costume de la mariée de Mahdia fait l'objet d'une démarche parallèle. La Tunisie compte à ce jour sept éléments inscrits sur cette liste.
Le burnous, le manteau qui vient de la montagne
Le burnous est un manteau long et ample, à capuche et sans manches, confectionné en laine doublée. Vêtement d'origine amazighe porté à travers tout le Maghreb, il s'est intégré au costume citadin tunisois comme pièce d'extérieur, portée par-dessus la jebba pendant les mois froids.

Sa confection mobilise un savoir-faire distinct : les broderies qui le rehaussent sont traditionnellement l'œuvre de brodeurs hommes, appelés bransia. Les galons, tresses et passementeries doivent s'harmoniser avec le tissu de la jebba qu'il recouvre, ce qui fait du burnous non pas un simple manteau mais le complément d'un ensemble pensé comme un tout. Il existe aussi des variantes régionales proches, comme la kachabia du Nord-Ouest, dont nous avions parlé dans l'épisode consacré au Kef, ou le kadroun.

Longtemps réservé aux cérémonies, le burnous a trouvé une seconde vie chez les créateurs contemporains, qui le déclinent en cachemire ou en taffetas et l'intègrent à des collections de prêt-à-porter et de robes de soirée.

La chachia, un bonnet et trois souks

C'est l'histoire la plus spectaculaire des trois. La chachia, bonnet de laine rouge à la forme arrondie, orné pour les plus luxueuses d'un gland de soie bleu foncé ou noir, arrive en Tunisie avec les Andalous et les Morisques chassés d'Espagne après la chute de Grenade en 1492 et lors des expulsions du début du XVIIᵉ siècle.
Son succès est tel qu'un souk lui est spécialement construit : selon le chroniqueur Al Wazir Al Sarraj, c'est Mohamed Bey El Mouradi qui ordonne l'édification du souk Ech Chaouachine en 1691 et 1692, à proximité immédiate de la mosquée Zitouna. Subdivisé en trois parties, il devient l'un des souks nobles de la médina, aux côtés de celui des parfumeurs. Les chaouachis, artisans exclusivement d'origine andalouse à l'origine, forment l'une des corporations les plus puissantes du pays, au point que le président de la corporation est nommé par le Bey en personne

La fabrication d'une chachia exige plus de deux mois de travail et se répartit entre plusieurs métiers et plusieurs lieux. Le tricotage de la laine, effectué à cinq aiguilles, donne d'abord un grand bonnet appelé kabbous. Vient le foulage, qui durcit la matière, opération autrefois exécutée aux pieds. Puis le cardage, réalisé à l'origine au chardon et aujourd'hui à la brosse métallique. La teinture rouge vermillon, à base de cochenille, se faisait traditionnellement à Zaghouan. La pièce revient ensuite au souk pour la mise en forme sur moule, le repassage et les finitions, où l'artisan coud sa griffe à l'intérieur. Seules ces dernières étapes se déroulent réellement dans les échoppes de la médina.
À la fin du XVIIIᵉ siècle, la chachia s'exporte vers l'Algérie, la Libye, l'Égypte, le Soudan, le Nigeria, le Cameroun, et jusqu'en Turquie et en Grèce. Une anecdote populaire circule encore dans les souks : le foulage étant une opération bruyante menée de nuit, les habitants excédés se seraient plaints auprès du Bey, qui convoqua un chaouachi ; celui ci, en guise d'excuse, confectionna pour le souverain une chachia sur laquelle il fixa sa couronne. Séduits, ministres et dignitaires se mirent à la porter, et le pays suivit. Le récit relève de la tradition orale plus que de l'histoire documentée, mais il dit bien le statut social qu'a occupé cet objet.
Un artisanat qui résiste
Le déclin est réel. Là où l'on comptait environ cent vingt fabricants au souk des Chaouachine au début des années 1980, il n'en resterait qu'une trentaine aujourd'hui. Les analyses divergent sur les causes : certains pointent le manque d'innovation des fabricants eux-mêmes, d'autres l'industrialisation et le faible soutien institutionnel au travail manuel.
La réponse est venue en partie des artisans. Dès la fin des années 1990, ils ont commencé à décliner la chachia dans de nouvelles couleurs, de nouvelles formes, et à en produire des modèles féminins. Depuis 2011, l'objet connaît un regain d'intérêt net, porté par des créateurs qui l'intègrent à leurs collections et le montrent lors d'événements comme la Tunis Fashion Week. La même dynamique traverse la jebba, dont une version modernisée a été intégrée aux tenues officielles de la sélection nationale de football lors du Mondial 2018, et le burnous, réinventé par la mode contemporaine.
Où découvrir ce patrimoine ?
Le souk Ech Chaouachine


Au cœur de la médina de Tunis, à proximité de la mosquée Zitouna, reste le lieu où observer les dernières étapes de fabrication de la chachia et rencontrer les artisans qui la perpétuent. Le quartier de la Hafsia prolonge ce savoir-faire. Pour la jebba et le burnous, les ateliers de couture et de broderie de la médina, ainsi que les boutiques d'artisanat de la ville, permettent de mesurer l'écart entre une pièce industrielle et une pièce brodée à la main. Le musée national du Bardo et les collections consacrées aux arts et traditions populaires complètent utilement la visite pour qui veut voir des pièces anciennes.
Crédit photo : fediafashion
Asma Ayadi
