Après Djerba et la Jeloua, Mahdia et la Dokhla, Kairouan et le Tarayoun, Nabeul et le Marsaoui, Le Kef et sa kachabia, Zarzis et ses parures d'argent, Tunis et sa jebba, Gafsa et son guerguef, Testour et l'héritage morisque, Tataouine et Matmata et leurs parures amazighes, Bizerte et ses tenues de mariage, Habits et Territoires poursuit son tour de Tunisie. Chaque épisode, une ville ou une région, un vêtement, une histoire. Pas un inventaire folklorique. Un regard éditorial sur ce que les habits disent des territoires qui les ont produits. Cap aujourd'hui sur Douz, surnommée la porte du Sahara, et sur le Nefzaoua, région d'oasis présahariennes qui l'entoure.
Ici, le patrimoine vestimentaire ne se limite jamais à ce que l'on porte sur le corps. Chez les nomades du Nefzaoua, le tissage, le vêtement et l'habitat forment un seul système de signes, où une bande de couleur sur une tente ou un châle suffit à identifier la tribu, la famille et parfois le statut social de celui qui la porte.
Douz et les quatre tribus du Nefzaoua

Douz est la principale ville du Nefzaoua, région d'oasis présahariennes située au sud du Chott el Jerid, dans le gouvernorat de Kébili, dont l'arrière-pays se prolonge vers les dunes du Grand Erg oriental. Le Musée du Sahara, installé sur place, documente l'histoire de quatre grandes tribus nomades qui ont peuplé cette région : les Mrazig, dont Douz constitue aujourd'hui le principal lieu de sédentarisation, les Adhara, les Ghrib, parfois associés aux Sabriya, et les Ouled Yacoub. Chacune de ces tribus se subdivise à son tour en sous-groupes installés autour de localités précises, comme les Ghrib vers Sabria et El Faouar, ou les Ouled Yacoub du côté de Kébili.
Historiquement, le mode de vie de ces communautés suivait un rythme saisonnier réglé sur le troupeau et la palmeraie : nomadisation vers Gabès et Gafsa à l'automne, retour dans la région de Douz en hiver pour la cueillette des dattes et le pressage des olives, remontée vers le sud au printemps pour la tonte des ovins, avant un retour estival dans les oasis pour surveiller la maturation des dattes. C'est cette même laine tondue au printemps que les femmes transformaient ensuite en tissages pendant la période chaude.
La tente, premier vêtement de la famille
Avant même le costume individuel, c'est la tente elle-même, appelée beet, qui porte les codes vestimentaires des Bédouins nomades du Nefzaoua. Tissée en poil de chameau chez les Bédouins, elle se distingue immédiatement d'une tente touareg, tissée en peau. Des bandes noires tissées dans le sens de la longueur, appelées fliges, ainsi que des bandes dans la largeur, permettent à tout visiteur avisé d'identifier la tribu et la famille des occupants. L'organisation intérieure suit elle aussi un code strict : le domaine de l'épouse occupe la partie gauche, également réservée à la nuit, et lorsqu'un invité est reçu, l'épouse sépare l'espace familial à l'aide d'un tissu appelé stara.


Le vêtement individuel prolonge cette logique de signal tribal : un nomade coiffé d'un chèche blanc s'identifie comme bédouin, tandis qu'un chèche bleu ou noir signale un Touareg. Le chèche, longue écharpe de coton enroulée autour de la tête et du visage pour se protéger du sable et du soleil, reste aujourd'hui l'un des objets artisanaux les plus rapportés par les visiteurs de passage à Douz, avec les sandales de cuir locales.
Le tissage féminin, entre bakhnoug et parures d'argent


Comme dans le reste du Sud tunisien, le tissage de la laine reste une activité essentiellement féminine dans le Nefzaoua. Les femmes y confectionnent notamment des bakhnoug, châles rectangulaires en laine tissée, souvent teints en rouge à la cochenille et rehaussés de motifs géométriques d'inspiration islamique, que l'on porte sur les épaules ou sur la tête. Ce châle, que l'on retrouve avec des variantes chez plusieurs communautés berbères du Sud tunisien, notamment à Tataouine comme évoqué dans un précédent épisode de cette série, reste associé à un tissage manuel particulièrement fin lorsqu'il est réalisé à l'ancienne, sur métier à bras.

Le musée du Sahara de Douz consacre une part importante de ses collections aux parures en argent portées par les femmes de la région, aux côtés des costumes masculins et féminins et du tatouage traditionnel, appelé oucham. Ce tatouage, visible sur le visage des femmes, au front, au bout du nez, au menton ou sur les joues, remplissait une fonction identificatoire, servant à désigner l'appartenance ethnique de celle qui le portait, en plus de ses fonctions prophylactique et thérapeutique.
Le Nefzaoua, un carrefour de peuplement ancien
La région doit une partie de sa composition démographique à une histoire plus ancienne et moins connue que celle des seules tribus nomades arabes : elle a longtemps abrité une population berbère chrétienne, à laquelle s'est ajoutée, après la Reconquista espagnole, une communauté de Mozarabes, chrétiens arabisés ayant quitté l'Espagne pour se réfugier dans cette région reculée. Cette strate de peuplement, distincte de celle des Morisques musulmans installés plus au nord à la même époque, rappelle que le Sud tunisien a lui aussi accueilli, à sa manière, des vagues de réfugiés venus de la péninsule ibérique.
Où découvrir ce patrimoine aujourd'hui ?
Le musée du Sahara de Douz reste le point de passage obligé pour comprendre l'ensemble de ces codes vestimentaires et textiles, entre tente, costume et parure. Le Festival International du Sahara, qui se tient traditionnellement en fin d'année à Douz depuis 1910, est également l'occasion d'observer ces tenues traditionnelles portées en contexte, entre fantasias, courses de méharis et spectacles de poésie. Les marchés de Douz permettent enfin de se procurer chèches et pièces tissées directement auprès des artisans de la région.
