Après Djerba et sa Jeloua, Mahdia et sa Dokhla, Habits et Territoires poursuit son tour de Tunisie. Chaque épisode, une ville ou une région, un vêtement, une histoire. Pas un inventaire folklorique. Un regard éditorial sur ce que les habits disent des territoires qui les ont produits. Cap aujourd'hui sur Zarzis, ville du Sud-Est tunisien, face à Djerba, longtemps tournée vers la mer et son économie la plus singulière : la pêche à l'éponge.
À Zarzis, aucune pièce unique ne s'est imposée comme emblème incontesté, à la différence de la Dokhla mahdoise ou du Houli djerbien. Le costume féminin de la région, tel que décrit à la fin du XIXᵉ siècle, se rattache à la famille des habits du Sud tunisien : robe ample nouée à la taille, étoffe suspendue à la tête, dominante de rouge et de bleu, et de gros bijoux d'argent aux oreilles. C'est une économie de la mer, la pêche à l'éponge, qui a le plus profondément marqué l'identité sociale et vestimentaire de la ville, en finançant parures et trousseaux.
Ce que l'on sait, ce que l'on suppose
Zarzis ne possède pas d'équivalent documenté de la Dokhla mahdoise : pas de nom de tenue unique largement attesté, pas de fiche patrimoniale officielle dédiée à un costume zarzisien. Plusieurs boutiques de location de robes de mariée, notamment dans la diaspora tunisienne en France, présentent aujourd'hui une robe rouge appelée Houli comme une tenue traditionnelle de Zarzis. Or, la seule source encyclopédique disponible sur le Houli le situe comme un habit porté principalement par les femmes de l'île de Djerba, et non de Zarzis. Cette contradiction entre sources commerciales et sources encyclopédiques doit être signalée plutôt que gommée : elle illustre à quel point le patrimoine vestimentaire zarzisien reste mal fixé dans l'écrit, à l'inverse de villes comme Mahdia où l'histoire du costume a été davantage étudiée et publiée.
Le témoignage de 1892 : le costume des Accara

La description la plus ancienne et la plus précise dont on dispose vient d'un ouvrage de la fin du XIXᵉ siècle, La Tunisie, pays de protectorat français, du peintre voyageur Charles Lallemand, publié chez Quantin à Paris en 1892. L'auteur y documente le costume des femmes des Accara, confédération de tribus berbères arabisées installée dans la région de Zarzis depuis la fin du XVIᵉ siècle, à travers une aquarelle. Ce costume est décrit comme très proche de celui de Gabès : une robe ample resserrée à la taille par une ceinture, une pièce d'étoffe suspendue à la tête, et de gros anneaux aux oreilles. Le rouge et le bleu, déjà dominants à Gabès, se retrouvent dans l'ensemble des costumes féminins du Sud tunisien, jusque chez les tribus nomades. Cette parenté avec Gabès n'a rien d'anodin : elle situe Zarzis dans une aire vestimentaire continentale du littoral sud, distincte de celle, insulaire et plus richement colorée, de Djerba toute proche.
Zarzis, ville de l'éponge : une économie qui a façonné une société
Ce qui distingue le plus nettement Zarzis dans le paysage vestimentaire tunisien n'est pas un tissu ni une broderie, mais une activité : la pêche à l'éponge, pratiquée depuis l'Antiquité. à pied ou en apnée, au trident, le long d'un littoral peu profond et riche en éponges. Le gros de la récolte provient du banc des Grecs, au large de Zarzis, de Djerba et des Kerkennah, des fonds réputés dès le XVIIIᵉ siècle pour la qualité de leurs éponges. Au XXᵉ siècle, cette pêche est devenue un véritable pilier économique local, aux côtés de l'oléiculture, structurant les hiérarchies sociales de la ville : les familles les plus habiles à cette pêche, exigeante et dangereuse, ont pu accéder à une forme de notoriété et de promotion sociale, allant jusqu'à employer et prendre en charge d'autres familles moins favorisées.
Des chercheurs universitaires ont recueilli, dans les années 2010, les témoignages de pêcheurs d'éponges de Zarzis encore en activité, soulignant la dangerosité persistante du métier. Le centre de soins hyperbares le plus proche se trouve à Tunis, à plus de 500 kilomètres, ce qui rend tout accident de décompression particulièrement critique. La ressource elle-même s'est raréfiée : une épidémie a décimé les bancs méditerranéens à partir de 1986, et la récolte tunisienne n'atteignait plus que six tonnes en 2018, loin des volumes de l'âge d'or, alors que le pays figurait parmi les tout premiers exportateurs mondiaux. Cette économie maritime a longtemps permis de financer les parures et les trousseaux des mariées de la région, la vente d'éponges constituant une source de revenus en numéraire dans une économie par ailleurs largement agricole et vivrière.
Bijoux et couleurs de la côte

Comme dans le reste du Sud tunisien, les bijoux féminins de la région de Zarzis sont traditionnellement en argent plutôt qu'en or, l'or étant davantage réservé aux parures citadines du Nord et du Sahel. On y retrouve des pièces communes à l'ensemble du patrimoine tunisien mais dont les motifs et les proportions varient d'une région à l'autre : la khomsa, symbole protecteur en forme de main, le kholkhal, anneau de cheville massif, et de larges boucles d'oreilles, mentionnées dès la fin du XIXᵉ siècle comme un trait distinctif du costume des femmes du littoral sud. Chaque pièce est en principe unique, coulée et martelée à la main par un bijoutier, puis ciselée de motifs géométriques transmis de génération en génération, un savoir-faire que l'on retrouve, avec des variantes régionales, de Gabès à Djerba en passant par Zarzis.
Le mariage à Zarzis : entre tradition tunisienne commune et coutumes locales
Le mariage traditionnel zarzisien reprend la trame commune à une grande partie du Sud tunisien : une semaine de cérémonies, ponctuée par le hammam collectif de la mariée, le henné, parfois décliné en plusieurs séances, comme à Mahdia, et le jour de noces proprement dit, où les mariés sont présentés à l'assemblée des invités. Plusieurs robes de cérémonie, généralement autour de six, se succèdent au fil des soirées : Outia, Henna, Jeloua, Hammam, Hezen Farch et Zhez sont les noms les plus couramment cités pour ces étapes à l'échelle nationale. Les spécificités proprement zarzisiennes de ce déroulé, noms locaux des tenues, ordre exact des étapes, rôle de la parure en argent héritée des revenus de la pêche à l'éponge, restent, en revanche, davantage transmises oralement et documentées par les familles elles mêmes, par la photographie amateur et par les réseaux sociaux, que par des publications patrimoniales vérifiables. Ce point mérite d'être clairement assumé plutôt que comblé par des suppositions.
Un patrimoine vestimentaire fragile, une mémoire qui se déplace


Comme ailleurs en Tunisie, le costume traditionnel quotidien a largement disparu de Zarzis : le sefsari blanc, longtemps porté par les femmes âgées, tend à s'effacer, et la plupart des textiles vendus sur le marché local sont aujourd'hui d'importation. Le costume ne survit plus guère que sous sa forme cérémonielle, pour les mariages, souvent réinterprété et parfois recomposé, d'où la circulation, notamment en diaspora, de robes rouges commercialisées sous le nom de tenue traditionnelle de Zarzis sans toujours de filiation historique clairement établie. La pêche à l'éponge elle-même, activité fondatrice de l'identité économique et sociale de la ville, est en net recul depuis les années 2000, ce qui fragilise d'autant la transmission des usages qui lui étaient associés.
Où observer ce patrimoine aujourd'hui
La médina de Zarzis et son port, historiquement tournés vers la pêche à l'éponge, restent les meilleurs points d'entrée pour qui souhaite approcher ce patrimoine encore vivant mais discret. Les bijoutiers d'argent de la région perpétuent, à l'échelle artisanale, le travail du kholkhal et de la khomsa. Pour le costume proprement dit, c'est essentiellement lors des mariages, en famille ou via les boutiques spécialisées de location de tenues traditionnelles, que la mémoire vestimentaire de Zarzis continue de se transmettre, de bouche à oreille plus que par l'écrit.
Note méthodologique
Cet épisode s'appuie sur : Charles Lallemand, La Tunisie, pays de protectorat français (1892), pour la description du costume des Accara ; une thèse universitaire sur l'histoire de la pêche aux éponges en Méditerranée comportant des enquêtes de terrain menées à Zarzis ; des travaux et récits consacrés à la pêche à l'éponge et à l'histoire locale de Zarzis ; et des synthèses générales sur le costume et les bijoux traditionnels tunisiens. Faute de source patrimoniale officielle dédiée, de type fiche de l'Institut national du patrimoine ou étude ethnographique publiée spécifiquement sur le costume zarzisien, certaines affirmations relatives aux tenues de mariage locales restent présentées avec la prudence qui s'impose, et les informations d'origine commerciale, boutiques de location, ont été distinguées des sources historiques et académiques.
Crédit photo : espace_ghanja
