En 2017, le rappeur tunisien Balti publie « Ya Lili », en featuring avec Hamouda. La chanson dépassera les 610 millions de vues sur YouTube, un chiffre qui place Balti au niveau des plus grands noms de la musique africaine sur cette plateforme. Ce succès, pourtant, ne dit presque rien de la situation réelle de la filière musicale tunisienne : celle d'un secteur où l'essentiel de la production repose sur l'autoproduction, où la diffusion échappe largement aux médias traditionnels, et où la question de savoir qui parvient concrètement à vivre de son métier reste, pour la majorité des artistes, sans réponse satisfaisante. L'Instant M a voulu comprendre comment s'articulent, aujourd'hui, ces trois maillons : la production, la diffusion et la rémunération.

Qui produit : une filière qui s'est construite sans l'industrie
Contrairement à des marchés dotés de maisons de disques structurées, la musique tunisienne s'est largement construite en dehors de tout appareil industriel classique. Aucune major internationale n'y maintient de structure de production locale, et l'essentiel de la création repose sur l'autoproduction : home studios, matériel personnel, financement sur fonds propres ou communautaire.
Cette dynamique est particulièrement visible dans le rap, genre dominant de la scène actuelle. Les rappeurs tunisiens fonctionnent en grande partie comme leurs propres producteurs, organisés en crews et collectifs (Wled Bled Crew, Arab Clan, Zomra, Warda Crew),


Épaulés par des beatmakers et DJ-producteurs émergents comme DJ Killer ou DJ Momo. Quelques labels indépendants existent, principalement sur la scène électronique et underground : Logo Tunisia Records, considéré comme le premier label électronique underground du pays, M-DMC Records, Underground Source Records, ou encore El Distro Network, label de distribution numérique irlando-tunisien fondé en 2017. Ces structures restent de taille modeste, loin d'un écosystème de maisons de production capable de porter des carrières sur la durée.
La scène metal tunisienne, portée par des groupes comme Myrath, Persona, Nawather ou Carthagods, suit une logique comparable : une production largement artisanale, tournée vers l'exportation internationale plutôt que vers un marché intérieur structuré.
Qui diffuse : une hostilité historique des médias, contournée par les réseaux sociaux
Le deuxième maillon, celui de la diffusion, a longtemps été marqué par une relation tendue entre les artistes, en particulier les rappeurs, et les médias traditionnels. Dès 2015, plusieurs rappeurs tunisiens ont publiquement accusé des radios et télévisions comme Mosaïque FM, Ettounissia ou Nessma d'ignorer voire de dénigrer leur musique. Le rappeur Klay BBJ en a fait un thème récurrent de ses textes, s'en prenant nommément à des figures médiatiques. Cette défiance n'est pas nouvelle : elle remonte, selon les archives de la scène rap tunisienne, au moins à 2009.

Faute de relais dans les médias traditionnels, les artistes tunisiens, et le rap en particulier, se sont massivement tournés vers YouTube et Facebook comme canaux de diffusion principaux. Cette stratégie a porté ses fruits de façon spectaculaire : dès février 2017, un clip de Klay BBJ dépassait 1,5 million de vues en quelques semaines, sans le moindre passage radio ou télé. Le cas de Balti, dont la chanson « Ya Lili » a dépassé les 610 millions de vues cumulées, reste l'exemple le plus abouti de cette bascule vers l'autodiffusion numérique.
Les plateformes de streaming internationales (YouTube, Anghami, Deezer, Spotify) constituent aujourd'hui les principaux points d'accès à la musique tunisienne pour le public, mais aucune donnée publique précise et vérifiable sur le volume d'écoute ou les revenus générés spécifiquement par les artistes tunisiens sur ces plateformes n'a pu être identifiée au moment de la rédaction de ce dossier, un manque de transparence qui touche l'ensemble du marché musical nord-africain, non la seule Tunisie.
Du côté de la régulation, la Haute Autorité Indépendante de la Communication Audiovisuelle (HAICA), créée par le décret-loi n° 2011-116, encadre les cahiers des charges des radios et télévisions, sans qu'un quota chiffré et documenté de diffusion de musique tunisienne n'ait pu être retrouvé dans les textes consultés. Ce vide a en partie été comblé par la loi sur le statut de l'artiste adoptée en mai 2026 (voir plus bas), qui introduit pour la première fois des « quotas minimums de diffusion des œuvres tunisiennes » dans les médias audiovisuels, une mesure inédite dont les modalités d'application restent, à ce stade, à préciser par décret.
Qui vit de son métier : un cadre juridique qui se construit, une précarité qui persiste.
L'OTDAV, gestionnaire historique des droits d'auteur

La perception et la répartition des droits d'auteur et droits voisins en Tunisie relèvent de l'Organisme Tunisien des Droits d'Auteur et des Droits Voisins (OTDAV), établissement public créé le 1er juillet 2013 par le décret nᵒ 2860-2013, en remplacement de l'ancien Organisme Tunisien de Protection des Droits d'Auteur (OTPDA), actif depuis novembre 1997. L'OTDAV fonctionne sous la tutelle du ministère de la Culture, sur la base de la loi nᵒ 94-36 du 24 février 1994 relative à la propriété littéraire et artistique, amendée en 2009.
Concrètement, l'OTDAV perçoit des redevances auprès de tous les exploitants d'œuvres protégées : radios, télévisions, organisateurs de spectacles et de festivals, espaces commerciaux, cinémas, producteurs audiovisuels et agences de publicité. En 2018, dernier chiffre précis identifié, l'organisme a assuré un recouvrement de 1,2 milliard de millimes (environ 1,2 million de dinars), les sommes reversées aux créateurs ayant progressé de 2,832 millions de dinars par rapport à 2016. En août 2024, l'OTDAV a annoncé un renforcement de ses contrôles, visant explicitement plusieurs festivals repérés en infraction, sous peine de sanctions pouvant aller jusqu'à des poursuites pénales prévues par la loi de 1994.
La loi sur le statut de l'artiste : une avancée historique, mais débattue
Le 12 mai 2026, l'Assemblée des représentants du peuple a adopté, à une très large majorité (76 voix pour, une abstention), la loi organique n° 55/2023 relative au statut de l'artiste et aux métiers artistiques, publiée au Journal officiel le 13 mai 2026. Issue d'un parcours législatif entamé dès 2014, cette loi de 45 articles introduit plusieurs dispositifs inédits : une carte professionnelle obligatoire pour exercer légalement, assortie d'amendes pouvant atteindre 10 000 dinars en cas d'infraction ; un contrat artistique obligatoire définissant droits et obligations des parties ; un renforcement de la couverture sociale tenant compte du caractère intermittent du travail artistique ; ainsi que des quotas minimums de diffusion des œuvres tunisiennes dans les médias audiovisuels.
Le producteur Habib Bel Hedi a salué « un rêve vieux de plus de quarante ans », après des décennies durant lesquelles les artistes tunisiens ont exercé sans retraite, sans couverture maladie ni statut juridique clair. Mais la loi suscite aussi des critiques marquées. La danseuse et vidéaste Synda Jebali dénonce le risque d'une « bureaucratisation de l'existence artistique », où la légitimité se déplacerait « de l'œuvre vers le statut ». Le metteur en scène Taoufik Jebali va plus loin, jugeant inconstitutionnel de conditionner la pratique artistique à une autorisation administrative : « l'artiste n'a pas besoin d'un permis pour créer ». Ces réserves s'inscrivent dans un contexte plus large d'inquiétude sur le renforcement du rôle de l'État dans le champ culturel tunisien.
Le Fonds du créateur tunisien, un filet de sécurité minimal
Face à cette précarité de longue date, le syndicat tunisien des professions musicales a annoncé, le 14 septembre 2021, la création d'un Fonds du créateur tunisien. Le secteur culturel tunisien emploierait, selon ce syndicat, environ 50 000 personnes. Le fonds, financé par des dons (l'artiste Karim Gharbi, alias K2 Rhyme, en a été le premier donateur), intervient sur trois axes : la prise en charge des frais funéraires d'artistes démunis, une aide juridique pour les artistes poursuivis pour chèques impayés, et des subventions ponctuelles pour des projets de spectacle. Un dispositif utile mais dont l'ampleur reste, par construction, limitée à la solidarité privée plutôt qu'à une politique publique structurée.
La crise des devises de 2026 : quand la précarité touche aussi les gros festivals
Cette fragilité structurelle a connu un nouvel épisode à l'été 2026. Le 30 juin, plusieurs organisateurs de festivals associatifs (Sfax, Dougga, Monastir, Bizerte, Sousse) ont appris que le quota annuel de devises alloué au paiement des artistes étrangers, fixé à environ 2 milliards de dinars, avait été épuisé par la Banque centrale de Tunisie. Ce plafond, selon l'avocat Ahmed Ben Hassana, n'a pas été révisé depuis 2005, alors que le dinar tunisien s'est déprécié de près de 50% face à l'euro et au dollar sur la période. Résultat : des contrats déjà signés avec des artistes internationaux, des salles déjà réservées et des campagnes de communication déjà lancées se sont retrouvés menacés de rupture, exposant les organisateurs à des poursuites judiciaires. Les grands festivals institutionnels comme Carthage ou Hammamet, mieux dotés, n'ont pas été affectés ; ce sont les festivals associatifs, plus fragiles, qui ont porté l'essentiel du choc.
Si cet épisode concerne d'abord les cachets d'artistes étrangers, il illustre une réalité plus large : même la partie la plus visible et la mieux financée de l'économie musicale tunisienne, celle des grands festivals d'été, reste soumise à des contraintes administratives datées et à l'absence d'anticipation institutionnelle.
Ce que ces trois maillons racontent
Mis bout à bout, ces constats dessinent une filière musicale tunisienne à deux vitesses. D'un côté, une poignée d'artistes, portés par l'autoproduction et la diffusion numérique, parviennent à toucher des audiences considérables, à l'image des 610 millions de vues de Balti, sans que ce succès s'accompagne nécessairement d'une économie locale structurée autour d'eux. De l'autre, la majorité des musiciens tunisiens continue d'exercer sans contrat, sans visibilité claire sur ses droits d'auteur et sans filet social digne de ce nom, une situation que la loi sur le statut de l'artiste de mai 2026 entend commencer à corriger, non sans susciter des débats sur la forme que doit prendre cette reconnaissance. Entre un OTDAV qui structure la collecte des droits mais reste de taille modeste, un cadre législatif tout juste renouvelé et une crise des devises qui rappelle la fragilité chronique du secteur, la musique tunisienne continue de produire, de se diffuser et de faire vivre une partie de ses artistes bien plus par la débrouille individuelle que par une industrie constituée.
La Rédaction
