La scène littéraire tunisienne connaît un renouveau remarquable. Une nouvelle génération d'auteurs francophones, tous âgés de moins de 40 ans, s'impose avec des voix singulières et des récits ancrés dans la réalité tunisienne contemporaine. Publiés aux éditions Arabesques, cinq noms méritent tout particulièrement l'attention en 2026 : Aziz Dridi, Ahlem Ben Messaoud, Amine Ben Nasr, Feryel Saïmanouli et Insaf Khmaissia. Portrait de ces talents émergents.
Aziz Dridi : La science-fiction au service du questionnement moral

Né vers 2002, Aziz Dridi est l'une des révélations les plus inattendues de la littérature tunisienne récente. Étudiant en chimie industrielle à l'INSAT, ce jeune auteur d'à peine 24 ans a déjà deux romans à son actif, et prépare un troisième. Une productivité étonnante pour un écrivain qui mène de front études scientifiques et vocation littéraire.
Son premier roman, L'homme qui voyait demain (Arabesques, 2023), plonge le lecteur dans un récit de science-fiction psychologique où un homme doté du don de précognition se retrouve face à un dilemme existentiel : agir ou laisser advenir une catastrophe nucléaire imminente. Court mais dense, une quatre-vingts pages qui n'en finissent pas de résonner, ce texte explore la question du destin et du libre-arbitre avec une maturité déconcertante.
Son second roman, Les coups de minuit (Arabesques, 2025), quitte la science-fiction pour le polar contemporain. L'histoire d'un policier et d'un boxeur clandestin dans les quartiers sombres de Tunis témoigne d'un ancrage social plus affirmé. Influencé par Guillaume Musso pour la structure narrative et par Elif Shafak pour la profondeur psychologique, Aziz Dridi s'impose comme une voix à suivre de près.
À lire en priorité : L'homme qui voyait demain (2023), pour découvrir l'univers inventif d'un auteur qui pose d'emblée les bases de son écriture.
Ahlem Ben Messaoud : La condition féminine en vers et en prose

Originaire de Sfax et née dans les années 1990, Ahlem Ben Messaoud est docteure en sciences de l'éducation, blogueuse et auteure aux multiples facettes. Elle manie avec une égale aisance la poésie et la narration, passant de l'un à l'autre avec la fluidité d'une écrivaine qui sait exactement ce qu'elle cherche à dire.
Son premier recueil, Con te partiro (Arabesques, 2023), préfacé par Raphaël Estèphe, explore la « belle trahison » entre aspirations personnelles et contraintes sociales. Une poésie libre, rythmée, où l'émotion et l'engagement s'entremêlent pour donner voix aux aspirations des jeunes femmes tunisiennes.
Avec Une gorgée de vie (Arabesques, 2024), elle franchit le cap de la prose narrative. Ce recueil de trois nouvelles interconnectées suit des destins de femmes, chacune incarnant à sa façon cette « gorgée de vie » symbolique. Un texte qui confirme la profondeur de son regard social et la richesse de sa transition du poème vers le récit.
À lire en priorité : Une gorgée de vie (2024), pour la force de ses récits féminins et la maîtrise croissante de sa plume.
Amine Ben Nasr : Un roman fantastique écrit à 17 ans

Il y a des destins qui semblent pressés de s'accomplir. Amine Ben Nasr n'avait que 17 ans lorsqu'il a publié son premier roman, Lanterne, aux éditions Arabesques en 2023. Musicien et peintre en parallèle, ce jeune Tunisien né vers 2005 exprime dans l'écriture une créativité débordante que la presse locale n'a pas tardé à remarquer.
Lanterne (254 pages) entraîne le lecteur dans un monde parallèle où Kurt Walker, le protagoniste, se retrouve plongé dans un univers onirique à la frontière du réel et du fantastique. Du sang, de l'amour, des papillons : le roman mêle enquête mystique, péripéties et quête initiatique dans un style qui frappe par sa maturité.
Le journal Le Temps a salué en lui « un jeune écrivain à la plume d'un romancier de grand talent ». Des séances de dédicace à la FNAC de Tunis et une présence active sur les réseaux sociaux ont contribué à bâtir autour de lui un public de jeunes lecteurs fidèles et enthousiastes.
À lire en priorité : Lanterne (2023), le seul roman publié à ce jour, et déjà un témoignage éloquent d'un talent hors du commun.
Feryel Saïmanouli : Une fable sur le temps volé aux femmes

Formée en études littéraires à Paris, Feryel Saïmanouli est une romancière tunisienne née dans les années 1990. Son premier roman, Elles n'avaient pas le temps (Arabesques, 2023), est présenté comme un « conte merveilleux » qui traverse plusieurs générations d'une même famille.
Le récit s'ouvre sur Lila, qui découvre après les funérailles de sa mère une lettre révélant les inégalités successorales entre hommes et femmes en Tunisie. À travers cette trame, l'auteure tisse une fable sociale qui critique les lois patriarcales et célèbre la solidarité féminine. Une écriture engagée et poétique, douce en surface, mais profondément subversive.
Présenté dans des salons littéraires et salué par la critique tunisienne, son roman s'inscrit dans un courant de plus en plus affirmé : celui de la littérature tunisienne féminine contemporaine, qui ose nommer les injustices et les combats silencieux.
À lire en priorité : Elles n'avaient pas le temps (2023), pour sa voix engagée et son traitement courageux d'un sujet de société majeur.
Insaf Khmaissia : L'écriture comme refuge et comme révolte

Doctorante et enseignante de français, vivant entre Tunis et Bruxelles, Insaf Khmaissia est l'une des voix les plus singulières de sa génération. Née vers 1995-1998, elle puise dans l'intime et dans le tabou pour construire une œuvre à la fois lyrique et engagée.
Son recueil Rébellion (Arabesques, mars 2022), 152 pages de poésie intérieure, exprime révoltes personnelles et quête de beauté. L'écriture y est son refuge, comme elle l'a souvent confié : un espace de liberté absolue dans un monde de contraintes.
Son roman Avorte-moi, maman! (Arabesques, avril 2023) est une œuvre polyphonique et courageuse. Une adolescente y raconte les conséquences psychologiques d'un avortement, abordant de front un sujet encore tabou dans la société tunisienne : la grossesse non désirée, les rapports mère-fille, l'aliénation du corps féminin. Un texte que les chercheurs en littérature ont déjà commencé à étudier.
Invitée à la table ronde de la Beït al-Hikma en 2025, ses livres ont suscité des discussions nourries dans la presse et sur les réseaux sociaux. Son profil d'écrivaine-chercheuse renforce l'autorité de sa parole.
À lire en priorité : Avorte-moi, maman! (2023), pour son intrigue novatrice, sa singularité formelle et son courage littéraire.
Ces cinq auteurs partagent plusieurs points communs : tous publiés chez Arabesques, tous engagés dans un questionnement de la société tunisienne contemporaine, tous porteurs d'une voix propre qui s'affranchit des modèles établis. Ils témoignent de la vitalité d'une jeune littérature tunisienne francophone qui, bien qu'encore peu reconnue sur la scène internationale, mérite une attention grandissante.
La Rédaction
