Dans l'univers très sélectif de la production musicale mondiale, Amel Mathlouthi, connue sous le nom de scène Emel, s'impose comme une figure incontournable de l'avant-garde tunisienne. Chanteuse, autrice-compositrice et productrice, elle a construit une signature sonore unique sur la scène internationale. Entre engagement citoyen, explorations électroniques et manifestes féministes, voici le parcours d'une artiste tunisienne qui fait rayonner l'Afrique du Nord à travers le monde.
Une trajectoire forgée dans le refus

Née le 11 janvier 1982 à Tunis, Emel Mathlouthi grandit dans une culture musicale plurielle. Vers l'âge de vingt ans, elle découvre les chanteurs protestataires arabes Cheikh Imam et Marcel Khalifé, et en parallèle, le répertoire de la chanteuse folk américaine Joan Baez. Une double révélation qui forge sa vision artistique : une musique qui paraît douce, mais ne l'est pas.
Son refus des concessions artistiques et politiques la pousse à quitter la Tunisie, après que sa musique est interdite de diffusion sur les ondes par le régime en place. Elle s'installe à Paris, puis alterne depuis entre son pays d'origine, la France et les États-Unis. Loin des catégories musicales figées, elle utilise sa plateforme pour donner une résonance universelle aux identités nord-africaines.
Kelmti Horra : un titre de 2007, hymne d'une révolution en 2011

Le nom d'Emel reste historiquement lié à l'un des morceaux les plus puissants de l'histoire musicale arabe contemporaine : Kelmti Horra, « Ma parole est libre ». Composé et enregistré dès 2007, ce titre devient un hymne viral lors du Printemps arabe. Repris spontanément dans les rues de Tunis en 2011, il incarne la voix d'un peuple en mouvement et propulse l'artiste sur la scène mondiale.
Son premier album studio, Kelmti Horra, paraît le 24 janvier 2012. Il pose les bases d'une esthétique qui fusionne la force lyrique de la poésie arabe avec des textures cinématographiques et des percussions traditionnelles.
En 2015, elle chante lors de la cérémonie de remise du prix Nobel de la paix décerné au Quartet du dialogue national tunisien. Une consécration internationale qui confirme sa place de voix de référence au-delà des frontières musicales.
Son parcours s'accélère ensuite. Ensen sort en 2017, mêlant électronique et musique classique. Pour cet album, elle collabore notamment avec Valgeir Sigurðsson, compositeur qui a travaillé aux côtés de Sigur Rós et Feist, enregistrant à travers sept pays et deux continents. En 2019, elle sort Everywhere We Looked Was Burning, son premier album entièrement en anglais.

En 2020, elle enregistre le double album The Tunis Diaries lors d'un séjour dans sa maison d'enfance à Tunis. L'album est divisé en deux parties, « Day » et « Night », et comprend des reprises de Leonard Cohen, David Bowie et Jeff Buckley. La vidéo de sa chanson Holm, issue de cet album, est vue plusieurs millions de fois en l'espace de quelques mois.

MRA : le manifeste féministe d'une productrice engagée

En affirmant pleinement son statut de productrice, Emel déplace les lignes de l'industrie musicale. En avril 2024, elle publie MRA, son cinquième album studio, dont le titre signifie « femme » en dialecte tunisien.
Ce projet est un tournant esthétique et politique. MRA mêle les styles avec une liberté rare : trap africain, batucada, reggaeton arabe, hip-hop et drum'n'bass. Les rythmes s'entrelacent naturellement, portés par des mélodies vibrantes et des paroles puissantes.
La force absolue de MRA réside dans sa conception. L'album réunit 30 artistes et productrices du monde entier, dont Camélia Jordana, Ami Yerewolo, Lyzza, Alyona Alyona et Jehnny Beth. Emel a pris le parti de s'entourer exclusivement de collaboratrices : productrices, musiciennes, artistes, toutes souvent peu reconnues mais d'un talent immense.
À travers ce manifeste électronique et pop, elle déconstruit l'hégémonie masculine en studio et offre une tribune pour l'émancipation des femmes. Sa musique s'invite désormais dans des univers variés, des grands festivals de jazz jusqu'aux jeux vidéo : elle a signé une partie de la bande originale d'Assassin's Creed: Mirage, sorti en 2023.
2026 : la scène mondiale et la connexion continue avec les racines

En 2026, Emel poursuit sa trajectoire internationale avec une maturité artistique confirmée. Elle a d'abord marqué les esprits lors du Festival international de Dougga, à l'occasion de sa 49ᵉ édition démarrée le 28 juin 2025 : premier rendez-vous live avec son public tunisien autour des titres de MRA.
La tournée MRA se poursuit en 2026. Elle s'est produite le 29 mai à La Cigale, à Paris, faisant vibrer le public français et la diaspora tunisienne au rythme des titres de l'album, dont Souty et NAR, devenus des repères de cette tournée mondiale.
En mêlant une exigence de production internationale à l'âme indomptable de ses racines tunisiennes, Emel prouve que le succès réside dans l'indépendance d'esprit. Elle continue d'écrire l'avenir d'une musique arabe moderne, fière, universelle et résolument tournée vers le monde.
