À Kairouan, lors de la semaine de mariage, la future mariée revêt pour la nuit de l'Outiya le tarayoun : un boléro de velours noir brodé de fils d'argent et d'or, porté sur un pantalon bouffant, le tout complété de deux bandes du même velours ornant le devant des jambes. Héritière directe du kabbous gharek de la cour beylicale de Tunis, cette tenue condense l'histoire d'une ville considérée comme la première capitale islamique du Maghreb et qui demeure aujourd'hui la capitale tunisienne du tapis.
Ce que signifie le Tarayoun
Le mot tarayoun désigne à Kairouan le costume porté lors de l'outiya, la soirée d'adieu au célibat qui précède la nuit de noces. Il se compose d'un boléro (sudra) de velours noir richement brodé au fil d'argent doré, porté sur un pantalon bouffant appelé kabbous gharek, et rehaussé de deux bandes de velours assorti qui courent sur le devant des jambes. Ce costume ressemble dans sa structure au kabbous gharek tunisois : la différence tient surtout au boléro de velours noir qui, à Kairouan, remplace la blouza portée dans la capitale. Selon les artisans locaux, la broderie qui orne le boléro s'inscrit dans la tradition du saraj, le travail du fil d'or et d'argent également utilisé pour le harnachement des chevaux et les tenues d'apparat.
L'habit kairouanais : entre héritage aghlabide et cour beylicale
Pour comprendre le Tarayoun, il faut comprendre ce que Kairouan représente historiquement. Fondée vers 670 par le général Oqba Ibn Nafi, elle est la première ville arabo-musulmane du Maghreb et est considérée comme la quatrième ville sainte de l'islam, après La Mecque, Médine et Jérusalem. Elle devient au IXe siècle la capitale de la dynastie aghlabide, un grand centre politique, commercial et intellectuel. En 909, les Fatimides s'emparent de l'Ifriqiya, font de Kairouan leur résidence, puis fondent Mahdia en 921 pour en faire leur nouvelle capitale. Ce passé de grande cité explique, comme à Mahdia, le raffinement des étoffes et des broderies kairouanaises.
Le costume de fête tel qu'on le connaît aujourd'hui doit davantage au XIXᵉ siècle qu'à l'époque aghlabide : le kisswa kabbous el gharrak, tenue du marié en satin brodé d'argent composée d'une courte jebba et d'un serouel avec kabbous, est décrit comme la dernière évolution d'un modèle apparu à la cour beylicale de Tunis à la fin du XIXᵉ siècle. Au début du XXᵉ siècle, le costume quotidien féminin kairouanais associait un foulard, une hassara, une fouta fallaya et un serouel mizzou. Dans les années 1960, de nombreuses femmes portaient un ensemble plus simple, fouta et blouza de satin brodé d'argent.
Le tapis, un art de femmes transmis de mère en fille
Particularité kairouanaise qui contraste avec le tissage masculin de la soie à Mahdia : c'est ici un artisanat porté par les femmes qui a fait la renommée. textile de la ville celui du tapis noué à la main. La légende attribue le premier tapis kairouanais à Kemla (ou Kamla) Chaouch, fille d'un gouverneur d'origine turque, qui l'aurait tissé pour l'offrir à Sidi Sahbi, le compagnon et barbier du Prophète vénéré dans la ville, en signe de vœu. Depuis, la tradition veut que les jeunes Kairouanaises offrent leur premier tapis au saint patron pour s'attirer bonheur et bénédiction.
Dès la fin du IIᵉ siècle de l'hégire (VIIIᵉ siècle), des tapis figuraient déjà parmi les tributs versés par les gouverneurs de Kairouan aux califes abbassides de Bagdad. C'est surtout à l'époque ottomane, avec l'introduction de la technique du point noué et de motifs d'inspiration anatolienne, puis au XIXᵉ siècle, que la production locale prend l'ampleur qu'on lui connaît. Tissé sur un métier simple par des artisanes assises à même le sol, le tapis kairouanais servait à l'origine de tapis de prière et constituait une pièce maîtresse de la dot de la jeune fille. Le modèle le plus célèbre, l'Alloucha, conserve les teintes naturelles de la laine de mouton et se distingue par sa large bordure à motifs floraux stylisés encadrant un champ central en losange.
Le mariage kairouanais : sept jours, plusieurs tenues

Comme dans de nombreuses régions de Tunisie, le mariage traditionnel kairouanais s'étale sur environ une semaine, chaque jour marqué par des rituels et des tenues spécifiques. Le premier jour, dit jour de la lessive, est consacré au lavage des couvertures, vêtements et peaux de mouton du trousseau. Le hammam réunit ensuite les femmes de la famille autour de la fiancée, dans une ambiance de chants et de darbouka. La Henna, grand moment où la future mariée est exposée aux regards parée de ses tenues traditionnelles, précède l'outiya, la fête d'adieu au célibat organisée deux nuits avant le mariage : c'est à cette occasion que la mariée porte le Tarayoun, sous une coiffure somptueuse, dans une ambiance de mezoued, de danses et d'encens.
Le septième jour, on dessine sur les mains et les pieds de la mariée de fins motifs au harkous, avant qu'elle ne change une nouvelle fois de coiffure. Le soir, elle porte soit le costume traditionnel, fouta et blouza , soit une robe moderne, rehaussée dans les deux cas de bijoux précieux, pour la cérémonie nuptiale proprement dite.
Qui fabrique encore le Tarayoun aujourd'hui ?

La confection du tarayoun reste l'affaire de maisons de couture spécialisées de Kairouan, où des couturiers perpétuent et réinterprètent le modèle traditionnel pour les mariées d'aujourd'hui, tandis que brodeuses et artisanes assurent la broderie au fil d'argent et d'or. Le tapis kairouanais, lui, continue d'être noué à la main par plusieurs milliers d'artisanes, un savoir-faire mis à l'honneur chaque année par le Festival international du tapis de Kairouan, qui propose expositions, démonstrations de tissage et défilés valorisant ce patrimoine textile régional.
Où découvrir ce patrimoine
La médina de Kairouan, classée au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1988, et ses souks permettent d'apercevoir maisons de couture et boutiques de mariage. Le Musée du tapis de Kairouan expose des pièces anciennes, dont un tapis attribué à Kemla Chaouch, ainsi que les différentes étapes de fabrication, du cardage de la laine au nouage à la main. Les ateliers de tissage de la médina restent accessibles aux visiteurs. Le Festival international du tapis de Kairouan, organisé chaque année, offre une façon directe d'approcher ce patrimoine encore bien vivant.

SOURCES
Les données historiques sur la fondation de Kairouan s'appuient sur Wikipedia FR (Kairouan, Grande Mosquée de Kairouan), l'Encyclopédie Universalis et l'INP (inp2020.tn). La date de fondation vers 670 est la plus couramment retenue mais reste sujette à discussion selon les sources médiévales. Le statut de quatrième ville sainte est documenté par Cairn.info (revue Les Cahiers de l'Orient, 2010) et l'UNESCO (whc.unesco.org/fr/list/499). La précision sur les Fatimides (résidence à Kairouan de 909 à 921, puis transfert à Mahdia) est confirmée par Wikipedia FR (Kairouan, Tunisie à l'époque médiévale) et Larousse (Fatimides). Les données sur le costume kairouanais et le Tarayoun proviennent de La Presse de Tunisie (2023), AllAfrica (2016), Le Quotidien et zaherkammoun.com. La légende de Kemla Chaouch et l'histoire du tapis kairouanais s'appuient sur La Presse de Tunisie (2024), La Culture Populaire (folkculturebh.org), Sunshine Vacances et Quintessences. L'inscription de la médina de Kairouan au patrimoine UNESCO date de 1988 (whc.unesco.org/fr/list/499). Médina classée UNESCO 1988 : confirmé par le site officiel UNESCO.
