Mode / Beauté

Habits et Territoires Épisode 4 : Nabeul et le Marsaoui

Date de publication : 24/07/2026

À Nabeul, lors de son mariage, la mariée revêt le Marsaoui : un grand costume brodé d’or, composé d’un corsage ajusté et d’un pantalon bouffant serré aux chevilles, hérité d’un modèle apparu à la cour beylicale de Tunis à la fin du XIXᵉ siècle. Ville de brodeuses autant que de potiers, Nabeul a donné son nom à un point de broderie connu dans toute la Tunisie sous le nom de ghorzat Nabel, le point de Nabeul , signe de la place à part qu’occupe cette cité du Cap Bon dans le patrimoine vestimentaire du pays.

Ce que signifie le Marsaoui

Le Marsaoui est le grand costume de mariée, dernière évolution de la kiswa kabbūs el gàraq, un modèle apparu à la cour beylicale de Tunis à la fin du XIXᵉ siècle. Il se compose d’un corsage ajusté et d’un pantalon bouffant resserré aux chevilles par une pièce nommée nefka, l’ensemble presque entièrement recouvert d’une broderie dense au fil d’or, produisant un effet de richesse et de raffinement. Costume onéreux, il était autrefois loué par les familles de condition modeste pour le jour de la cérémonie plutôt qu’acheté. À Nabeul, il figure aux côtés d’autres tenues nuptiales, la Kmejja, la Farmla et la Souria w Serouel, parmi les habits que revêt la mariée au fil des différentes étapes du mariage.


L’habit nabeulien : entre héritage andalou et cour beylicale

Pour comprendre le costume nabeulien, il faut comprendre ce que Nabeul représente historiquement. Citée dès le Vᵉ siècle avant notre ère dans les textes de l’historien grec Thucydide, qui en fait mention lors de la guerre du Péloponnèse en 413 avant J.-C., la ville est la plus anciennement mentionnée après Carthage. Sous le nom grec de Neapolis, la ville nouvelle, elle est d’abord comptoir carthaginois avant de devenir colonie romaine, grande productrice de garum, le condiment de poisson fermenté apprécié dans tout l’Empire. Elle passe sous contrôle arabe à partir du VIIᵉ siècle, et les Arabes érigent Ksar Nabeul au IXᵉ siècle.

Son costume traditionnel porte la trace de cette histoire longue, notamment à travers l’installation d’une communauté de Morisques, chassés d’Espagne, qui a apporté avec elle son raffinement dans les styles vestimentaires, la gastronomie et les métiers artisanaux du Cap Bon. C’est de cet héritage andalou que vient également le ricamou, une dentelle que Nabeul a su conserver et transmettre.

Le costume de cérémonie tel qu’on le connaît aujourd’hui doit toutefois davantage au XIXᵉ siècle qu’à l’Antiquité. Le Marsaoui, comme le Tarayoun porté à Kairouan, dérive d’un modèle né à la cour beylicale de Tunis. Nabeul et Hammamet comptent aujourd’hui parmi les rares régions de Tunisie, aux côtés de Mahdia et de Raf Raf, où des femmes confectionnent encore elles-mêmes leur costume de mariage plutôt que de l’acheter tout fait.

Le point de Nabeul, une broderie transmise de mère en fille

Particularité nabeulienne : contrairement au tissage, réservé aux hommes dans plusieurs autres régions de Tunisie, tout le circuit de confection du costume est ici traditionnellement assuré par les femmes. Du lavage et du cardage de la laine jusqu’à la couture finale, en passant par la filature, le dessin des motifs (la rchima) et la broderie (la triza), c’est un savoir-faire entièrement féminin. Le point de croix qui orne nappes, serviettes et pièces de linge est connu dans toute la Tunisie sous le nom de ghorzat Nabel, le point de Nabeul, signature textile de la ville. Chaque famille du Cap Bon possédait autrefois son gorgaf, ce métier à broder en bois blanc autour duquel s’organisait le travail patient de la brodeuse.

Le décor associe motifs géométriques (lignes droites, brisées ou ondulées), motifs floraux (tiges, fleurs, feuillages) et symboles prophylactiques comme la main ou le poisson, complétés par des galons de fil d’argent et des boutons fabriqués par des artisans spécialisés. Pour préserver ce savoir-faire, une Dar Maallama, atelier de la maîtresse brodeuse, a été ouverte à Nabeul avec le soutien de la Direction régionale de l’artisanat.

Le mariage nabeulien : un trousseau tissé et brodé à la main

Le trousseau et le costume de la mariée du Cap Bon étaient traditionnellement confectionnés entièrement par la future mariée elle-même, aidée de sa mère, de ses sœurs et de ses voisines — un travail pouvant s’étaler sur plusieurs années. La panoplie complète comprend la Kisawa Kbira, tenue de mariage à proprement parler, mais aussi le Kaftan, la Jebba matrouza (tunique brodée), la Jebba akri (tunique bicolore noir et rouge), le Kadroun, la Souria w Serouel (chemise et pantalon), le Boustou (soutien-gorge brodé), la Kmajja (tunique en bandes de soie brodée), la Farmla (gilet brodé), la Taguiya (coiffe) et le Tmak, une chaussure elle aussi brodée. L’ensemble est rehaussé d’une parure de bijoux traditionnels propres à la région.

Qui fabrique encore le Marsaoui aujourd'hui ?

La confection du Marsaoui et des pièces qui l’accompagnent reste aujourd’hui l’affaire d’artisanes spécialisées de Nabeul et de sa région, qui perpétuent gestes et motifs transmis de génération en génération. Si de moins en moins de femmes fabriquent encore elles-mêmes l’intégralité de leur trousseau, le Cap Bon demeure, avec Mahdia et Raf Raf, l’une des rares régions de Tunisie où cette tradition n’a pas totalement disparu. Le costume s’est adapté aux usages contemporains : certaines maisons de couture proposent désormais des versions revisitées du Marsaoui pour les mariées d’aujourd’hui.

Où découvrir ce patrimoine

Le Musée archéologique de Nabeul, inauguré en 1984, retrace l’histoire de la ville depuis l’antique Néapolis. Au cœur de la médina de Hammamet, un musée du costume masculin et féminin expose une riche collection de pièces traditionnelles du Cap Bon, souvent rares. La Dar Maallama de Nabeul permet d’observer le travail de la broderie et du point de Nabeul, tandis que les souks de Nabeul et de Hammamet restent le lieu vivant où se croisent poterie, broderie et habits de mariage.


SOURCES

Les données historiques sur Néapolis et sa mention par Thucydide dès le Ve siècle av. J.-C. sont confirmées par Wikipedia FR (Néapolis et Nabeul), guide-voyage-tunisie.com, tunisia-travel-guide.com et Le Petit Journal de Tunis. La date précise de la première mention est 413 av. J.-C., lors de la guerre du Péloponnèse. La fondation de Ksar Nabeul au IXe siècle et la conquête arabe au VIIe siècle sont confirmées par Wikipedia FR (Nabeul). Les données sur le Marsaoui, la kiswa kabbūs el gàraq, la nefka, la panoplie complète et la Dar Maallama proviennent de Wachm Tradition (Tunisie.co, 2025), du Gouvernorat de Nabeul (nabeul.gov.tn, travaux de Pierre Lisse, 1950) et d’un reportage Tunisie.co (2017). Le ghorzat Nabel, le gorgaf et les motifs de broderie sont documentés par nabeul.gov.tn. Le parallèle avec le Tarayoun de Kairouan et la référence à Raf Raf s’appuient sur zaherkammoun.com (2016) et les épisodes précédents de la série. Précision éditoriale : le Marsaoui et la Kisawa Kbira sont des variantes régionales d’un fonds vestimentaire commun au Cap Bon et à la cour beylicale ; seul le ghorzat Nabel est explicitement nommé d’après la ville de Nabeul.

Crédit photos

Wachm Tradition 
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Asma Ayadi