Tourisme

Itinéraire culturel — Épisode 11 : Béja, le grenier de Rome et la route andalouse du Nord-Ouest

Date de publication : 30/07/2026

Nouveau rendez-vous sur L'Instant M. Chaque semaine, nous partons dans une ville ou une région de Tunisie pour vous proposer un itinéraire complet : où dormir, quoi goûter, quoi faire, ce que les guides ne mentionnent pas. Pas de liste générique. Un vrai point de vue éditorial, des adresses vérifiées, une narration ancrée dans le réel. Pour que partir ne soit plus une question, mais une décision.

Épisode 11 

Destination : Béja

Ici, c'est la terre qui a fait la ville. Béja n'a jamais eu besoin de façade : depuis l'Antiquité, sous le nom de Vaga, elle vit du blé, de l'orge et du lait de ses collines noires et fertiles, pendant que Carthaginois, Romains, Byzantins puis Husseinites venaient tour à tour fortifier sa kasbah pour protéger ce grenier à ciel ouvert que Léon l'Africain décrivait déjà, avant 1516, comme un pays "fort spacieux et fertile". À quelques kilomètres, Dougga dort sous ses oliviers depuis deux mille ans, et Testour fait tourner à l'envers l'horloge de sa grande mosquée, en souvenir d'une Andalousie perdue. Béja ne se visite pas comme une carte postale : elle se comprend comme un territoire.

L'essentiel à savoir

Située dans le Nord-Ouest de la Tunisie, à une centaine de kilomètres de Tunis et à une cinquantaine de kilomètres de la frontière algérienne, Béja est le chef-lieu du gouvernorat du même nom. Vaga est le nom antique de la ville : c'est sous ce nom que Salluste la cite dans La Guerre de Jugurtha, la décrivant déjà comme une cité fortifiée, bâtie en terrasse, dotée d'une citadelle, de portes et de tours. La ville s'élève sur les pentes d'une colline percée de dizaines de sources, la plus importante portant son propre nom, Aïn Béja.

Fondée par une tribu berbère, la cité passe sous influence punique après la fondation de Carthage, puis s'illustre pendant la guerre de Jugurtha : le roi numide y installe un temps le siège de son gouvernement, avant que le consul romain Metellus ne s'en empare. Intégrée à la province romaine d'Afrique, Béja est élevée au rang de colonie par l'empereur Septime Sévère en 193 sous le nom de Colonia Septimia Vaga. Un pont romain, aujourd'hui communément appelé "pont de Trajan", est construit sur l'oued en 129, sous le règne d'Hadrien.

Ravagée par les Vandales en 429, la ville est reconstruite un siècle plus tard par l'empereur byzantin Justinien. Prise par les troupes arabes à la fin du VIIe siècle, elle traverse ensuite les dynasties fatimide, hilalienne puis husseinite, avant que le protectorat français n'y installe, en 1881, une garnison au sein même de la kasbah.

Béja tient aussi une place particulière dans l'histoire du mouvement national tunisien : Habib Bourguiba et Mongi Slim y créent, le 25 avril 1934, la première cellule du Néo-Destour de la ville, lors d'un meeting au mausolée Sidi Baba Ali Smadhi, et Wassila Ben Ammar, future épouse de Bourguiba, y est née. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la ville est l'un des objectifs de l'opération allemande Ochsenkopf, en février et mars 1943 ; l'offensive est repoussée et le front se stabilise jusqu'à la victoire alliée de mai 1943, qui marque la fin de la campagne de Tunisie. Le cimetière militaire du Commonwealth, aux portes de la ville, conserve aujourd'hui 396 tombes de soldats tombés au combat.

Le sol de Béja, un vertisol noir et argileux d'une fertilité légendaire déjà signalée par Hérodote, explique le rôle agricole de la région depuis l'Antiquité : blé, orge, olives et produits laitiers en ont fait, au fil des siècles, l'un des grands greniers céréaliers du pays, un rôle que la ville occupe depuis l'époque romaine et qu'elle tient toujours à travers son important marché régional et la plus grande sucrerie de Tunisie.

Quoi faire ?

Patrimoine et histoire

La Kasbah de Béja 

Construite à l'emplacement d'un fortin carthaginois démantelé par les Romains, la kasbah connaît plusieurs vies : rasée par les Vandales en 448, restaurée par Justinien en 533 sous la forme d'un hexagone irrégulier flanqué de 22 tours massives, puis renforcée par les Husseinites au XVIIIᵉ siècle. Une partie de ses remparts est démolie par l'armée française en 1881. Restaurée en 2005 par l'Institut national du patrimoine, elle reste l'un des ensembles fortifiés les plus originaux de Tunisie : l'historien français Charles Diehl la décrivait comme « une ville tout entière avec remparts, tours, donjon avec sa salle de garde », plutôt qu'une simple citadelle.

Le Pont Cinquième de Béja (قنطرة الخمسة) :

Construit entre 1912 et 1915, ce viaduc ferroviaire enjambe la vallée de l'oued Béja sur près de 350 mètres, porté par douze arches en plein cintre et culminant à 38 mètres de hauteur. Il doit son nom au 5e régiment du génie, chargé de tracer la ligne Béja-Mateur et d'y bâtir un premier pont provisoire avant la construction du viaduc définitif. Toujours en activité aujourd'hui sur la ligne reliant Béja à Tunis, il reste l'un des ouvrages d'art les plus impressionnants du Nord-Ouest tunisien, dominant une vallée verdoyante que beaucoup de visiteurs découvrent surtout... en photo

La Grande Mosquée et la médina 

Bâtie en 944 par les Fatimides sur les vestiges d'une ancienne basilique chrétienne, puis restaurée en 1922 par le bey de Tunis, la Grande Mosquée est le cœur religieux de la médina. À proximité, la mosquée du Bey, édifiée en 1675 par Mourad II Bey et dotée d'une médersa (1685), témoigne de l'empreinte husseinite sur la ville. Les souks environnants forment un réseau de ruelles organisées par corps de métier, épices, étoffes, cuir, poteries, dont la rue Kheireddine-Pacha reste l'artère commerçante principale.

Excursions indispensables autour de Béja

Dougga (Thugga), patrimoine mondial de l'UNESCO 

À moins d'une heure de route de Béja, près de Téboursouk, Dougga est considérée comme la petite ville romaine la mieux conservée d'Afrique du Nord, classée au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1997. Perché à 571 mètres d'altitude au sommet d'une colline dominant la vallée de l'oued Khalled, le site de 75 hectares réunit un théâtre pouvant accueillir 3 500 spectateurs (construit vers 168-169 après J.-C.), un capitole dédié à la triade Jupiter, Junon et Minerve, un arc de triomphe élevé en l'honneur de Septime Sévère, un mausolée libyco-punique, des thermes et de vastes demeures patriciennes. Comptez deux à quatre heures de visite, de bonnes chaussures et de l'eau : les services sur place restent limités.

Testour, la ville andalouse et son horloge inversée 

Fondée au début du XVIIᵉ siècle par des morisques fuyant l'Espagne, Testour reste l'un des témoignages les plus visibles de l'héritage andalou en Tunisie. Sa grande mosquée, construite vers 1631, est surmontée d'un minaret rectangulaire portant une horloge unique dans le monde islamique : ses aiguilles tournent à l'envers. Longtemps arrêtée, elle a été remise en mouvement en novembre 2014 grâce à un projet de restauration mené par l'Association de sauvegarde de la médina, avec le soutien de l'Institut Goethe. L'interprétation la plus répandue de ce sens inversé évoque la nostalgie de Cordoue et de Grenade, et l'espoir d'un retour en arrière pour les Andalous expulsés de force. La ville, à une quinzaine de kilomètres de Béja, abrite aussi la demeure de la légendaire chanteuse Habiba Msika.

Aïn Tounga (Thignica) 

Sur la route entre Testour et Dougga, ce site antique moins connu abrite les vestiges d'un établissement romain devenu forteresse byzantine : théâtre, arc, thermes, marché et une imposante tour byzantine encore largement conservée. Une étape complémentaire pour les amateurs d'archéologie qui veulent prolonger la boucle Béja–Testour–Dougga sans repasser par les grands sites saturés.

Terroir et vie régionale

La Foire nationale agricole et commerciale de Béja, qui se tient chaque année entre le 21 août et le 10 septembre, reste le rendez-vous le plus emblématique du calendrier local : elle rassemble les producteurs de la région dans une ville jumelée, non par hasard, avec l'autre Beja, celle du Portugal, autour d'une même vocation agricole partagée entre les deux villes homonymes.

Où dormir

Dar Beya (Éco-dôme)

Maison d'hôtes et éco-dôme installés à Henchir El Faouar, dans la campagne de Béja, sur un terrain de deux hectares planté d'oliviers, de cerisiers et d'amandiers. Le lieu s'est construit autour d'un « Moon Cocoon », un petit village d'éco-dômes entièrement bâtis en fibres naturelles, chacun pouvant accueillir jusqu'à six hôtes, une architecture ronde et écologique qui tranche avec les maisons d'hôtes traditionnelles de la région.

Le domaine est porté par Hamdi Ben Frija, agriculteur et propriétaire sensible au tourisme alternatif et à l'écologie, qui y organise également ateliers, séminaires d'entreprise (team buildings) et randonnées, en plus d'une table d'hôte tournée vers la cuisine de terroir béjaoise. Une adresse pensée pour une immersion rurale complète, entre nature, agriculture familiale et gastronomie locale, loin des standards hôteliers classiques.

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Dar El Cap

Villa d'hôtes haut de gamme perchée à Cap Negro (délégation de Nefza, gouvernorat de Béja), nichée entre deux montagnes face à la Méditerranée. L'architecture, résolument andalouse, mêle arcades, dôme arabesque et enduits blancs, dans un cadre volontairement écoresponsable : la maison fonctionne à l'énergie solaire et recycle l'eau de pluie, n'étant pas raccordée au réseau électrique public.

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Verger des Montagnes 

Gîte rural aménagé dans une ancienne ferme du XVIIIe siècle, à Mkhachbia, au sud de Béja, au cœur d'une oliveraie et à deux pas de la forêt de Mkhachbia. Table d'hôte réputée pour ses spécialités régionales (ftét à l'agneau, borzguène), randonnées et excursions sur place.

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Quoi goûter et où manger

La table béjaoise se construit sur ce que la terre et les troupeaux de la région produisent : blé, orge, légumes secs et lait. Une cuisine plutôt frugale, marquée par la cuisson à la vapeur héritée des populations berbères anciennes.

Le ftét (lham bel kelil)

Une spécialité locale à base de galettes de pain très fines, garnies de morceaux d'agneau cuits à la vapeur avec des branches de romarin. Un plat qu'on retrouve difficilement ailleurs qu'à Béja et dans sa région.

Zlabia et mkharek de Béja 

Vendus côte à côte dans les souks depuis près de 250 ans, ces deux beignets sont la véritable signature sucrée de la ville : la zlabia, une spirale croustillante trempée dans un sirop parfumé à la fleur d'oranger, et le mkharek, son cousin arrondi ou allongé, plongé dans le miel. Autrefois vendus en jarres de terre cuite, ils se dégustent toute l'année mais deviennent incontournables pendant le Ramadan, quand des Tunisiens de tout le pays font le déplacement jusqu'aux échoppes du centre-ville et de Bab Bled pour en rapporter des kilos. La légende locale veut qu'« ailleurs, ce n'est pas pareil.

Le borzguène (bourzguène) 

Variante sucrée-salée du couscous, préparée en couches alternées de semoule, de fruits secs, de dattes et de viande d'agneau, un plat festif typique du Nord-Ouest tunisien.

La rigouta :

Fromage frais traditionnel, héritage de la vocation laitière de la région depuis l'époque romaine, toujours présent sur les tables béjaoises, en accompagnement ou dans le tajine tunisien. 

Pour la découvrir sur place, direction Borj Lella, fromagerie artisanale et table d'hôte installée sur la route de Nefza (km 16), où le fondateur Zied Ben Youssef élève ses propres brebis sur un domaine de 15 hectares pour en tirer fromages et yaourts selon un savoir-faire familial. On peut y visiter la ferme, croiser les animaux et repartir avec ses propres fromages, en plus d'y déjeuner.

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Kamounia et rechta aux osban :

Plats traditionnellement préparés à l'occasion de l'Aïd el-Kebir, accompagnés de mouton cuit au romarin. Côté desserts, la région décline zlabia, mkharek, rfissa et ghrayefs.

Où manger :

Dar Béja

L'adresse la plus citée par les visiteurs de passage : cuisine tunisienne et méditerranéenne, méchoui, et surtout ce fameux ftét servi avec du pain mlawi et une sauce relevée. Cadre simple, rapport qualité-prix qui revient régulièrement dans les avis.

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Borj Lella

Une autre adresse locale appréciée pour son ambiance chaleureuse, à découvrir pour sortir des sentiers les plus balisés du centre-ville.

Infos pratiques

Comment y aller depuis Tunis : par l'autoroute A3, inaugurée en 2006, comptez environ 100 kilomètres et 1 heure de route. En train, la ligne SNCFT Tunis-Ghardimaou (192 km), qui dessert Béja avant de continuer vers la frontière algérienne, permet un trajet ferroviaire direct. En louage, les véhicules partent de la gare routière de Bab Saadoun (Tunis-Nord).

Meilleure période : le printemps (avril-mai), quand les collines sont encore vertes et que la chaleur reste supportable pour enchaîner Béja, Dougga et Testour dans la même journée. Fin août à début septembre pour ceux qui veulent croiser la Foire nationale agricole et commerciale.

Budget indicatif : Béja se prête davantage à une excursion à la journée depuis Tunis qu'à un long séjour. Pour une étape d'une nuit, comptez un budget modeste en hôtel simple en ville, ou légèrement plus élevé pour une maison d'hôtes de campagne autour de Testour ou Téboursouk.

SOURCES

(section interne, non publiée)

Wikipédia FR:  Béja (histoire antique et médiévale, kasbah, gastronomie, Seconde Guerre mondiale, transports, démographie), Wikipédia FR:Dougga, Aïn Tounga,  UNESCO World Heritage Centre: fiche officielle Dougga/Thugga (classement 1997), La Presse de Tunisie, allAfrica.com: articles sur l'horloge inversée de la Grande Mosquée de Testour et le Mois du Patrimoine 2026

,lepetitjournal.com, lemagvoyage.fr, zaherkammoun.com :Testour, héritage andalou et Habiba Msika

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Crédit photo

Skander Zarrad

 Asma Ayadi