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Habits et Territoires Épisode 5 - Le Kef, entre la kachabia des hauts plateaux et le houli de la mar

Date de publication : 31/07/2026


Après Djerba et la Jeloua, Mahdia et la Dokhla, Kairouan et le Tarayoun, Habits et Territoires poursuit son tour de Tunisie. Chaque épisode, une ville ou une région, un vêtement, une histoire. Pas un inventaire folklorique. Un regard éditorial sur ce que les habits disent des territoires qui les ont produits. Cap aujourd'hui sur Le Kef, ville la plus élevée de Tunisie, plantée à la frontière algérienne.

Au Kef, deux habits traditionnels racontent la région : la kachabia, ce manteau de laine à capuche porté depuis des générations pour affronter le froid rigoureux du Haut Tell, et le houli, la tenue rouge brodée d'or et de noir que revêt la mariée kéfoise. L'un dit la montagne et l'hiver, l'autre dit la fête et la transmission. Ensemble, ils condensent l'histoire d'une région rurale, frontalière, longtemps tenue à l'écart des circuits touristiques, mais dont l'artisanat reste vivant.

Ce que signifie la kachabia

La kachabia est un manteau ample fermé, muni d'un capuchon, confectionné en laine de mouton et porté traditionnellement dans les campagnes du Nord Ouest tunisien pour se protéger du froid. Sa confection s'apparente à celle du burnous et du kadroun. Elle se décline en plusieurs couleurs (noire, grise, marron ou bleue) et reste, pour de nombreux habitants de la région, un vêtement porté avec fierté, intégré au quotidien comme aux grandes occasions. Au Kef, l'artisan Mongi Fadhlaoui s'est fait connaître comme l'un des pionniers de la réhabilitation de cet habit, en y apportant un soin particulier dans la finition, broderie et tressage compris.

Ce que signifie le houli

Le houli désigne, selon les régions tunisiennes, la tenue portée par la mariée le jour de ses noces. À chaque ville sa couleur et sa broderie : noir et or à Kairouan, rouge et or dans le Sud. Au Kef, le houli se distingue par sa couleur rouge, rehaussée de broderies noires et dorées. Cette tenue relève d'un artisanat féminin ancien et spécialisé, aux côtés du qaftan et de la fouta el hammam, la parure portée lors du bain rituel de la mariée, toutes deux citées par la presse régionale comme des métiers traditionnels ancrés dans l'histoire du Kef.

Le Kef : une ville frontière entre montagne, mémoire et empires

Pour comprendre les habits du Kef, il faut comprendre ce que représente la ville : la plus haute cité de Tunisie, perchée à 627 mètres d'altitude sur un piton rocheux du Haut Tell, à quarante kilomètres seulement de la frontière algérienne. Connue dans l'Antiquité sous le nom de Sicca puis Sicca Veneria à l'époque romaine, la ville fait l'objet d'un débat savant, le problème de Cirta : l'historien Mohamed Tlili lui a consacré une thèse de doctorat à la Sorbonne pour démontrer que l'antique Cirta numide, liée à la figure de Massinissa, ne serait autre que Sicca Veneria, c'est-à Le Kef actuel. Devenue Sikka Beneria puis Chaqbanariya sous l'influence chrétienne puis arabe, elle prend son nom actuel, Le Kef, à partir du XVIᵉ siècle.

Ce passé de carrefour entre civilisations numide, romaine, byzantine et arabe se double, à l'époque ottomane, d'un rôle de place forte : dès 1600, la grande kasbah est construite au sommet du Djebel Eddir, destinée à abriter la garnison de janissaires turcs chargée de surveiller la frontière face à l'Algérie. Ce statut de ville garnison, en altitude et au climat rigoureux, explique en partie l'importance qu'a pu prendre un vêtement d'hiver aussi robuste que la kachabia dans la culture vestimentaire régionale.

Un artisanat textile en équilibre fragile

Contrairement à Mahdia et son tissage de la soie ou à Kairouan et son tapis noué, l'artisanat textile du Kef se caractérise par sa diversité : vêtements traditionnels, mergoum, kilim kéfois, couvertures, poterie et maroquinerie coexistent dans le village artisanal de la ville, l'un des plus vastes de Tunisie. Des artisans comme Adel Mabrouk y confectionnent encore la djebba, l'habit traditionnel masculin, collaborant parfois avec des couturiers contemporains qui lui apportent une touche traditionnelle sur des pièces modernes.

Ce savoir-faire reste toutefois fragile. Le Kef n'étant pas une région touristique, le peu d'activité touristique qu'elle connaissait autrefois s'est largement effondré après les perturbations sécuritaires ayant suivi la révolution de 2011, limitant les artisans à un marché local peu dynamique. Une visite de terrain de l'Office national de l'artisanat a néanmoins mis en avant la volonté de moderniser la production et la commercialisation de ces savoir-faire régionaux, entre authenticité et innovation, pour les ouvrir à de nouveaux marchés.

Côté habits de mariée, la même tension entre héritage et incertitude est documentée par la presse locale : la confection du qaftan et de la fouta el hammam reste l'affaire de quelques artisanes spécialisées, à l'image de Sofia Chetali, couturière autodidacte installée au Kef depuis quinze ans, devenue l'une des références de la région tout en continuant à se former via des salons et formations professionnelles.

Qui fabrique encore ces habits aujourd'hui ?

La kachabia continue d'être façonnée en laine de mouton par des artisans du Nord-Ouest, dont plusieurs au Kef, et connaît même un regain d'intérêt : plusieurs créatrices tunisiennes l'ont récemment modernisée en y ajoutant couleurs et motifs, sans renoncer à la laine brute qui fait son authenticité. Le houli et les tenues de mariée kéfoises restent, eux, confectionnés par des couturières spécialisées de la région, tandis que la djebba masculine continue d'être cousue à la main dans les ateliers du village artisanal du Kef.

Où découvrir ce patrimoine

Le musée des arts et traditions populaires du Kef, installé depuis 1970 dans l'ancienne zaouïa de Sidi Ben Aïssa, conserve costumes, bijoux et objets ayant appartenu aux différentes tribus et communautés de la région, dont des costumes de mariée du Kef exposés dans la tourba. Le musée a connu des fermetures temporaires pour travaux ces dernières années : mieux vaut vérifier son ouverture avant de s'y rendre. Le village artisanal du Kef, l'un des plus grands de Tunisie, permet d'observer tisserands, brodeuses et couturières au travail. La médina du Kef et sa Kasbah ottomane du début du XVIIᵉ siècle, qui domine la ville et la plaine de la Bhira, complètent une immersion dans l'histoire longue qui a façonné ces habits.


Crédit photo : Mezyena chez maram 

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SOURCES

Wikipédia FR (Le Kef, Sicca, Musée des Arts et Traditions populaires du Kef), Tunisia Tourism (tunisiatourism.info), Siccaveneria.com et La Presse de Tunisie (reportage de juillet 2026) pour l'histoire de la ville, son altitude et le débat sur le problème de Cirta porté par l'historien Mohamed Tlili.

AllAfrica.com (2008, agence TAP) et Tunisie.co (2026) pour la kachabia, sa confection et l'artisan Mongi Fadhlaoui.

Webmanagercenter (2012) et Akher Khabar Online (2023) pour l'artisanat général du Kef, le village artisanal, l'artisan Adel Mabrouk et les projets de modernisation de l'Office National de l'Artisanat.

Al Bayan (2022) pour le houli kéfois, et Achourouk / Al Chourouk (2018) pour les métiers de confection des habits de mariée et l'artisane Sofia Chetali.

Wikipédia (FR et EN), Siccaveneria.com et Petit Futé pour le Musée des Arts et Traditions populaires du Kef, sa fondation en 1970 dans la zaouïa de Sidi Ben Aïssa, les costumes de mariée exposés dans la Tourba, et son statut de fermeture temporaire constaté en juin 2026.


Asma Ayadi